CONTEMPLER SA PROPRE MORT

 

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[…] Je ne sais qui m’a mis au monde, ni ce que c’est que le monde, ni que moi-même : je suis dans une ignorance terrible de toutes choses ; je ne sais ce que c’est que mon corps, que mes sens, que mon âme, et cette partie de moi-même qui pense ce que je dis, qui fait réflexion sur tout et sur elle-même, et ne se connaît non plus que le reste. Je vois ces effroyables espaces de l’univers qui m’enferment, et je me trouve attaché à un coin de cette vaste étendue, sans que je sache pourquoi je suis plutôt placé en ce lieu qu’en un autre, ni pourquoi ce peu de temps qui m’est donné à vivre m’est assigné à ce point plutôt qu’en un autre de toute l’éternité qui m’a précédé et de toute celle qui me suit.

Je ne vois que des infinités de toutes parts qui m’enferment comme un atome et comme une ombre qui ne dure qu’un instant sans retour.

Tout ce que je connais est que je dois bientôt mourir ; mais ce que j’ignore le plus est cette mort même que je ne saurais éviter. […]

                                                                        Pascal ~ Pensées ~ fragment 398

 

*

 

Les gens croient d’ordinaire que les guerriers entretiennent un lien intime avec l’idée de la mort. Mais ceux-ci, que je sache, ne sont pas les seuls à mourir. Tous les hommes connaissent leur devoir ; tous éprouvent de la honte s’ils viennent à le négliger ; et tous comprennent que la mort est inévitable. A cet égard il n’existe aucune différence entre les groupes sociaux.

 

                                                                                               ~  Miyamoto Musashi

 

*

 

(…) La mort est l’ingrédient indispensable de devoir croire. Sans la prise de conscience de la mort, tout est ordinaire et trivial. Ce n’est que parce que la mort nous harcèle que le monde est un mystère insondable.

                                          Carlos Castaneda ~  Histoires de pouvoir (Folio essais p. 154)

 

Tu vois donc que sans une prise de conscience de la présence de la mort, il n’y a pas de pouvoir ni de mystère.

                                Carlos Castaneda ~ Histoires de pouvoir (Folio essais p. 156)

 

                                                                                            *

 

Mon bon, ce n’est pas parler comme il faut que d’imaginer, comme tu le fais, qu’un homme qui vaut quelque chose, si peu que ce soit, doive, lorsqu’il pose une action, mettre dans la balance ses chances de vie et de mort, au lieu de se demander seulement si l’action qu’il pose est juste ou injuste, s’il se conduit en homme de bien ou comme un méchant.

[…] Qu’est-ce, en effet, que craindre la morts, citoyens, sinon se prétendre en possession d’un savoir que l’on n’a point ? En définitive, cela revient à prétendre savoir ce que l’on ne sait point. Car personne ne sait ce qu’est la mort, ni même si elle ne se trouve pas être pour l’homme le plus grand des biens, et pourtant les gens la craignent comme s’ils savaient parfaitement qu’il s’agit du plus grand des malheurs. Comment ne pas discerner là de l’ignorance, celle qui est répréhensible et qui consiste à s’imaginer savoir ce que l’on ne sait pas ? Pour ma part, citoyens, c’est probablement bien en cela et dans cette mesure que je me distingue de la plupart des gens ; et si après tout je me déclarais supérieur à quelqu’un en ce qui concerne le savoir, ce serait en ceci que, ne sachant pas assez à quoi m’en tenir sur l’Hadès, je ne m’imagine pas posséder ce savoir aussi. Ce que je sais en revanche, c’est que commettre l’injustice, c'est-à-dire désobéir à ce qui vaut mieux que soi, dieu ou homme, est un mal, une honte. Il s’ensuit que, avant celle de maux dont je sais qu’il s’agit de maux, je ne ferai jamais passer la crainte envers des choses dont je ne sais s’il ne s’agit pas de biens, et je ne chercherai pas non plus à les éviter.

[…] Mais attention, citoyens, il est moins difficile d’échapper à la mort qu’à la méchanceté. La méchanceté, en effet, court plus vite que la mort.

[…] Mais considérons que les raisons sont nombreuses d’espérer que la mort soit un bien, en présentant les choses d’une autre façon. En ce qui concerne la mort, de deux choses l’une, en effet. Ou bien effectivement celui qui est mort n’est plus rien et ne peut avoir aucune conscience de rien, ou bien, comme on le raconte, c’est un changement et, pour l’âme, un changement de domicile qui fait qu’elle passe d’un  lieu à un autre. Supposons que toute conscience disparaisse, et que la mort s’apparente à un sommeil durant lequel le dormeur ne voit plus rien, même en songe, quel étonnant profit ne serait-ce pas que la mort ! En effet, si, par hypothèse, l’on avait à choisir entre cette nuit durant laquelle on a dormi assez profondément pour ne rien voir, même en songe, et les autres nuits et les autres jours de sa propre vie, et si, en les mettant en regard avec cette nuit-là, il fallait faire un choix et dire combien dans sa vie on a eu de jours et de nuits meilleurs et plus agréables que cette nuit-là, tout être humain, qu’il s’agisse d’un simple particulier ou même du grand roi en personne, n’éprouverait je suppose aucune difficulté à les compter, eu égard aux autres jours et aux autres nuits. Si donc, dis-je, la mort est un sommeil de ce genre, il s’agit de quelque chose de profitable à mes yeux en tous cas, puisque, à ce compte, la totalité du temps se réduit à une seule nuit.

Supposons en revanche que la mort soit un voyage qui vous mène de ce lieu à un autre, et si ce qu’on raconte est vrai, à savoir justement que là-bas habitent tous ceux qui sont morts, que pourrions-nous imaginer qu’il nous advienne de meilleur, je vous le demande, juges ? En effet, si, en arrivant chez Hadès, on se trouve débarrassé de ces gens qui prétendent être des juges, et qu’on y trouve des juges qui sont réellement des juges, et notamment ceux-là qui, dit-on, rendent là-bas la justice, (…), pensez-vous que le voyage n’en vaudrait pas la peine ?

 

Il n’est personne qui puisse rester en vie, s’il s’oppose franchement soit à vous soit à une autre assemblée, et qu’il cherche à empêcher que nombre d’actions injustes et illégales ne soient commises dans la cité. Mais celui qui aspire vraiment à combattre pour la justice, s’il tient à rester en vie si peu de temps que ce soit, doit demeurer un simple particulier et se garder de devenir un homme public.

 

                                                                                     ~ Apologie de Socrate ~ Platon

 

 *

 

Qu’on garde de moi le souvenir d’un imposteur si au dernier moment j’ai le moindre mot contre mon assassin.

Ai-je en moi la non-violence des courageux ? Ma mort seule le dira. Si, à la suite d’un attentat, je meurs en priant pour mon assassin tout en gardant présent au cœur le sentiment de la présence de Dieu, alors seulement il sera possible d’en déduire que j’ai la non-violence des courageux. 

                                                                     ~ Gandhi  ~ Tous les hommes sont frères

 

*


Telle est l’essence du Bushidô. En se préparant chaque matin et chaque soir à une mort imminente, l’homme ne fait plus qu’un avec le Bushidô, il est alors capable de servir son seigneur toute sa vie durant sans jamais faire le moindre faux pas.

                                                                                                                                                                ~  Hagakuré

                                                                                                                                                           

 *

 

A Omar (Dieu soit content de lui !) on offrit une coupe pleine de poison. Il demanda : « A quoi cette coupe sert-elle ? » On lui dit : « C’est pour tuer discrètement quelqu’un. » (…) Il répondit : « C’est une excellente chose que vous m’avez apportée. Donnez-le moi que j’en boive, car il y a en moi un grand ennemi qu’on ne peut tuer à coup de sabre, et il n’existe pas dans le monde pour moi de pire ennemi que lui. » Ils dirent : « Il ne faut pas boire tout d’un coup. Une goutte suffit. Cette coupe suffit pour cent mille personnes. » Omar dit : « Cet ennemi non plus n’est pas une seule personne, mais comme cent mille ennemis,et il a renversé cent mille personnes. » Il prit la coupe et la but d’un coup. Les gens qui étaient là devinrent tous musulmans et dirent : « Ta religion est vraie. » Omar dit : « Vous êtes tous devenus musulmans mais cet ennemi impie ne l’est pas encore devenu. » L’intention de Omar n’était pas la foi du commun des hommes. Il avait aussi cette foi-là, mais il possédait en plus celle des véritables croyants : son but était la foi des prophètes et des élus ; il espérait la véritable certitude.

 

La renommée d’un lion s’était répandue dans le monde entier. Par curiosité, un homme vint de très loin dans le fourré où il se trouvait. Pour voir le lion, il passa une année à parcourir les étapes ; arrivant au fourré, il vit de loin le lion ; il resta sur place sans pouvoir avancer. On lui dit : « Enfin, tu as parcouru un long chemin pour le plaisir d’apercevoir le lion ; or le lion a une caractéristique : si quelqu’un s’avance vers lui sans peur et le caresse avec tendresse, le lion ne lui fait pas de mal ; mais si quelqu’un a peur de lui, il se fâche, et parfois le tue, à cause des soupçons qu’il éprouve. » Ils dirent encore : « Puisqu’il en est ainsi, que tu as passé une année à courir les routes et que maintenant tu es arrivé près du lion, pourquoi rester immobile ici ? Avance d’un pas.» Personne n’eut l’audace de s’avancer. L’homme dit : « C’était facile de parcourir de si longues distances ; mais maintenant je ne peux avancer d’un pas. » Le but de Omar, de cette foi, concernait ce pas : avancer d’un pas vers le lion ; très rares ceux qui franchissent ce pas. Il n’est le fait que d’une élite et des amis proches de Dieu. Les autres pas ne sont que des traces de pas. Cette foi n’appartient qu’aux prophètes qui renoncent à leur vie propre.

       Djalâl-ud-Dîn Rûmî ~ Le livre du dedans (Spiritualités Vivantes ~ Albin Michel)

 

 

*

 

(…) notre prise de conscience de notre mort est la seule chose capable de nous donner la force de résister à la contrainte et à la souffrance de nos vies et à nos craintes en face de l’inconnu. (…) il fallait que je façonne mon esprit de manière à amener cette prise de conscience à porter témoignage de mes actes.

 

[…] J’avais tendu ma volonté vers l’acte de mourir, mais non vers celui de disparaître, pour le restant de ma vie, en pleine conscience, sans colère ni déception, en renonçant à mes sentiments les plus importants. 

                Carlos Castaneda ~ Le second anneau de pouvoir (Folio essais p. 282)

 

*

 

 

La mort est plus aisée à supporter sans y penser que la pensée de la mort sans péril.

                                                                                 Pascal ~ Pensées ~ fragment 128

 

 


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