« Tu es rationnel, d’accord. Et cela signifie que tu crois connaître bien des choses concernant ce monde, mais est-ce vrai ? Connais-tu vraiment ces choses ? Tu n’as été que le témoin des actions des gens. Ton expérience se réduit uniquement à ce que les gens t’ont fait, à ce qu’ils ont fait aux autres. Tu ne connais rien de ce monde mystérieux et inconnu. »
(Voyage à Ixtlan – Folio essais p. 278)
Chez toi il y a quelque chose d’un peu biscornu, et je sais ce que c’est. Tu te gausses de moi. Tu t’es toujours gaussé de tout le monde et, bien sûr, cela te situe automatiquement au-dessus de tout le monde et de toute chose. Mais tu sais toi-même qu’il ne peut en être ainsi. Tu n’es qu’un homme ; ta vie est trop courte pour embrasser tous les prodiges et toutes les horreurs du monde. Par conséquent se gausser c’est être biscornu, cela te réduit à valoir moins qu’un pet de lapin.
(Voyage à Ixtlan – Folio essais p. 234)
Il ajouta en avoir assez de me voir agir comme si j’étais un être extrêmement important auquel il fallait sans cesse prouver que le monde était inconnu et merveilleux. (p. 239)
Il me recommanda de n’éprouver aucun remord pour rien, car isoler une action en la qualifiant de méchante, de mauvaise ou de malfaisante consistait à s’accorder une importance injustifiée.
[…] Le bien être constitue une condition à cultiver, une condition avec laquelle il faut se familiariser pour la rechercher.
« Tu ignores ce qu’est le bien être parce que tu ne l’as jamais éprouvé. »
J’affirmai le contraire, mais il poursuivit en disant que le bien être était un achèvement qu’il fallait volontairement poursuivre. En fait je ne savais que chercher une sensation de désordre, de malaise et de confusion.
Il eut un rire moqueur puis me certifia que je fournissais un effort énorme pour me rendre misérable, et que jamais je ne m’étais rendu compte que le même effort pouvait servir à me rendre fort et entier.
« L’astuce réside dans ce sur quoi on insiste. Soit nous nous rendons misérables, soit nous nous rendons forts. L’effort à fournir est le même. » (p.240-241)
Seul un guerrier peut survivre au chemin de la connaissance, car l’art du guerrier consiste à équilibrer la terreur d’être un homme et la merveille d’être un homme. (p.341)
La confiance en soi d’un guerrier n’est pas celle de l’homme moyen. L’homme moyen cherche la certitude dans les yeux d’un spectateur et nomme cela confiance en soi. Le guerrier cherche à être impeccable et appelle cela humilité. L’homme moyen est suspendu à son semblable, tandis que le guerrier n’est suspendu qu’à lui-même. Peut être poursuis-tu des chimères. Tu cherches la confiance en soi de l’homme moyen, alors que tu devrais chercher celle du guerrier. La différence entre les deux est remarquable. La confiance en soi fait que l’on est sûr des choses ; l’humilité fait que l’on ne peut se tromper dans ses propres actions et sentiments.
_ J’ai essayé de vivre en accord avec vos suggestions, dis-je. Je ne peux pas être le meilleur, mais je suis le meilleur de moi-même. C’est ça l’impeccabilité ?
_ Non. Tu dois faire encore mieux. Tu dois constamment te pousser au-delà de tes limites. (…) Dans cette affaire, la seule voie possible pour un guerrier est de se conduire de façon conséquente et sans arrière-pensées. Tu en connais assez sur le comportement du guerrier pour agir en conséquence mais tes vieilles habitudes et tes routines te font obstacle.
Je comprenais ce qu’il voulait dire.
Les plantes pouvoir ne sont que des aides. Ce qui importe c’est le moment où le corps se rend compte qu’il peut voir. Alors seulement on devient capable de savoir que le monde que l’on regarde chaque jour n’est qu’une description. (p. 326) (cf. Sartre : La nausée et Kafla : La métamorphose).
« Ne pas faire est tellement difficile et tellement puissant que tu ne devrais pas en parler. Au moins pas avant que tu n’aies stoppé- le- monde. Alors, et alors seulement, tu pourras en parler à ta guise. »
Il regarda autour de lui et désigna un gros rocher.
« Ce rocher, là-bas, est un rocher à cause du faire. »
Nous nous regardâmes. Il eut un sourire. J’attendis une explication mais il resta silencieux. Alors je lui avouai que je n’avais rien compris.
« C’est faire ! s’exclama-t-il.
_ Pardon ?
_ C’est aussi faire.
_ Don Juan, de quoi parlez-vous ?
_ Faire est ce qui rend un rocher rocher et un buisson buisson. Faire est ce qui te rend toi toi-même et moi moi-même. »
« […] Dans le cas de ce petit rocher, ce que faire fait est de le réduire à cette taille. Par conséquent, ce qu’il faut faire pour stopper-le-monde, c’est d’agrandir ce petit caillou, ou n’importe quoi, par ne-pas-faire. »
Il se leva, posa le galet sur un rocher et me demanda de m’approcher pour l’examiner. Il me conseilla d’observer les trous et les dépressions et d’essayer d’en saisir les moindres détails. Il précisa que si j’en saisissais les détails, les trous et les dépressions disparaîtraient et je comprendrais ce que signifie ne-pas-faire.
[…] «Faire te fait séparer le galet des gros rochers. Si tu veux apprendre à ne-pas-faire, disons qu’il faut que tu ailles à eux. »
Il montra l’ombre minuscule du galet, et déclara qu’il ne s’agissait pas d’une ombre mais d’une glu qui liait le galet au rocher.
[…] « Un homme ordinaire se soucie de savoir si les choses sont vraies ou fausses, pas un guerrier. Un homme commun agit d’une certaine manière avec les choses qu’il sait vraies, d’une autre avec celles qu’il sait fausses. Si les choses sont dites vraies, il agit et croit en ce qu’il fait. Mais si on prétend que les choses sont fausses, il n’ose pas agir, ou il ne croit absolument pas en ce qu’il fait. Par contre dans les deux cas un guerrier agit toujours. Si les choses sont dites vraies, il agira de manière faire. Si les choses sont dites fausses, il agira encore mais de manière à faire le ne-pas-faire. » (p.249)
« Ce qu’il y a de plus difficile dans l’attitude du guerrier, c’est de se rendre compte que le monde n’est qu’une sensation. Lorsqu’on ne fait pas, on sent le monde, et on le sent au travers de ses lignes. » […]
« Ne-pas-faire est très simple mais excessivement difficile. Le point n’est pas de le comprendre mais de la maîtriser. Voir est bien sûr le couronnement final d’un homme de connaissance, et voir ne s’obtient que lorsqu’on a stoppé le monde par la technique du ne-pas-faire. »
J’eus un sourire involontaire. Je n’avais rien compris.
« Lorsqu’on fait quelque chose avec des gens, il faut uniquement se soucier de présenter cela à leur corps. C’est ce que j’ai fait jusqu’à présent. J’ai laissé ton corps savoir. Qui se soucie de savoir si tu a compris ou non ?
_ Mais, Don Juan, c’est injuste. Je désire tout comprendre, sinon venir ici serait pour moi une simple perte de temps.
_ Une perte de temps ! s’exclama-t-il en parodiant mon intonation. Sans aucun doute tu es vaniteux. » (p. 252-253)
« En toi la confusion n’existe que lorsque tu parles. » […] ce qui pourrait t’aider à développer ta volonté se trouve parmi toutes les petites choses que tu fais. » (p. 255-256)
« Il est stupide de mépriser les mystères du monde uniquement parce que tu connais le faire du mépris. »
Je l’assurai que je ne méprisais rien ni personne : j’étais seulement plus nerveux et plus incapable qu’il ne croyait.
« J’ai toujours été ainsi avouai-je. Et pourtant je désire changer. Mais je ne sais pas comment m’y prendre. Je suis tellement inadapté.
_ Je n’ignore pas que tu penses que tu es pourri, dit-il, et c’est ça ton faire. Maintenant, pour modifier ce faire, je te recommande d’apprendre un autre faire. A partir de cet instant et pour huit jours, je veux que tu te mentes à toi-même. Au lieu de raconter la vérité, que tu es laid, pourri jusqu’à la moelle, inadapté, tu te raconteras que tu es exactement le contraire tout en sachant que tu te mens et qu’il n’y a aucun espoir pour toi.
_ Mais pourquoi mentir ainsi, Don Juan ?
_ Cela pourrait te fixer dans un autre faire et alors tu pourrais te rendre compte que les deux faire sont des mensonges, qu’ils sont irréels, et que prendre l’un d’eux comme point d’articulation de la vie n’est qu’un gaspillage de temps, parce que la chose réelle est l’être qui en toi devra mourir. Parvenir à cet être est le ne-pas-faire du soi. » (p.259)
[…] Mon insistance à chercher des explications ne consistait pas une attitude que j’aurais décidée moi-même arbitrairement pour rendre tout difficile, mais qu’elle était si profondément encrée en moi qu’elle dominait toute autre considération. C’est comme une maladie.
« Il n’y a pas de maladie, constata-t-il calmement. Il y a uniquement du laisser-aller. Tu te laisses aller à tenter de tout expliquer. Dans ton cas les explications sont devenues inutiles. »
J’insistai sur le fait que je ne pouvais fonctionner que sur des conditions d’ordre et de compréhension. Je fis aussi remarquer que j’avais sérieusement changé ma personnalité depuis que nous étions ensemble, et que ce qui m’avait permis de changer était d’avoir pu m’expliquer les raisons qu’il y avait de changer. Il eut un rire discret et garda longtemps le silence.
« Tu es très intelligent, dit-il. Tu reviens toujours là où tu as été. Cependant cette fois tu es fini. Tu n’as plus un endroit où revenir. Je ne t’expliquerai plus jamais rien. Ce que Don Genaro t’a fait hier, il l’a fait à ton corps, donc laisse ton corps décider de quoi il s’agit. »
Bien qu’amical, son ton de voix restait inhabituellement détaché et cela causa en moi une impression de solitude envahissante. Je lui fis part de ma tristesse. Il eut un sourire, et il posa ses doigts sur ma main.
« Nous sommes tous deux des êtres qui vont mourir, dit-il avec douceur. Il n’y a plus de temps pour ce que nous avons fait jusqu’à présent. Maintenant tu dois te servir de tout le ne-pas-faire que je t’ai appris et stopper-le-monde. » (p. 215-216)
« Ce qui s’est arrêté en toi, c’est ce que le monde est d’après ce que les gens t’ont dit. Vois-tu, dès notre naissance, les gens nous racontent que le monde est ceci ou cela, et il est évident que nous n’avons pas d’autre choix que de voir le monde comme les gens nous ont dit qu’il était. » (p. 234)
*
Le moine Tannen me dit un jour : « Il est généralement enseigné que pour atteindre l’éveil, il faut se libérer de toute idée et de toute pensée. » Cette remarque est fort juste. Le seigneur Sanenori m’avait indiqué que l’espace d’une respiration suffisait à révéler la voie de la vérité dès lors que l’esprit était sincèrement débarrassé du mal. Leurs réflexions se rapportent à une seule même chose. Il est vraiment dommage que trop peu de gens s’y intéressent. La pureté et la simplicité requièrent des efforts de tous les instants.
~ Hagakure
*
Un oiseau solitaire doit remplir cinq conditions :
D’abord, voler au plus haut ;
Ensuite ne point tolérer de compagnie,
Même celle des siens ;
Puis pointer le bec vers les cieux,
Et ne pas avoir de couleur définie ;
Enfin, chanter très doucement.
Saint Jean de la Croix,
Dichos de Luz y Amor.
*
Au début de notre association don Juan avait décrit un autre procédé qui consistait à traverser à pied de grandes étendues sans fixer le regard sur rien. Il m’avait conseillé de ne pas regarder directement les choses, mais de loucher légèrement, afin de saisir une vue périphérique de tout ce qui se présentait sous mes yeux. Bien qu’à l’époque je n’eusse pas compris, il avait insisté sur le fait que, si l’on maintenait un regard flou juste au-dessus de l’horizon, il était possible de remarquer immédiatement tout ce qui se trouvait à l’intérieur d’un champ visuel de 180° environ. Il m’avait assuré que cet exercice était la seule façon de stopper le dialogue intérieur.
(…) Je racontai à don Juan que j’avais pratiqué la technique pendant des années sans remarquer de changement, auquel je ne m’étais pas attendu, du reste. Et puis un jour je réalisai pourtant avec stupeur que je m’étais promené pendant une dizaine de minutes sans me dire un seul mot.
Je commentai à don Juan qu’à cette occasion je m’étais aussi rendu compte que l’interruption du dialogue intérieur impliquait bien plus qu’une simple suppression des paroles que je me disais à moi-même. Toutes les opérations de ma pensé s’étaient arrêtées et je m’étais trouvé pratiquement suspendu, flottant. Une sensation de panique avait suivi cette prise de conscience et j’avais dû reprendre mon dialogue intérieur en guise d’antidote.
_ Je t’avais dit que le dialogue intérieur est ce qui te donne une base, dit don Juan. Le monde est comme ceci ou comme cela, parce que nous nous disons à nous-mêmes qu’il est comme ceci ou comme cela.
(…) Changer notre représentation du monde, voilà le point crucial (…) Et la seule façon d’y parvenir c’est d’interrompre le dialogue intérieur. Le reste n’est que du remplissage. Maintenant tu te trouves en mesure de savoir que rien de ce que tu as fait, à l’exception de l’interruption de ton dialogue intérieur, n’a pu en soi avoir changé quelque chose en toi ou à ta représentation du monde.
Histoires de pouvoir (Folio essais, p. 26-27)
_ Je ne sais pas pourquoi tu fais tant d’histoires avec ça, dit don Juan. Chaque fois que le dialogue cesse, le monde s’évanouit et des facettes extraordinaires de notre personnalité font surface, comme si elles avaient été profondément gardées par nos paroles. Tu es comme tu es parce que tu te dis à toi-même que tu es ainsi. (p.52)
_ Ecoute bien, poursuivait-il. Le monde ne s’offre pas à nous directement, la description du monde s’interpose toujours entre nous et lui. Donc nous sommes littéralement un pas en arrière, et notre expérience du monde est toujours une mémoire de cette expérience. Nous ne faisons que remémorer, remémorer, remémorer. (p.68)
_Les sorciers disent que nous sommes dans une bulle. C’est une bulle à l’intérieur de laquelle on nous met dès la naissance. Au début, la bulle est ouverte, puis elle commence à se fermer, jusqu’à ce que nous soyons scellés en elle. Cette bulle, c’est notre perception. Nous vivons à l’intérieur de la bulle pendant toute notre vie. Et tout ce dont nous sommes témoins sur ses parois rondes correspond à notre propre reflet.
[…] Si ce dont nous sommes témoins, qui se trouve sur les parois, est notre propre reflet, alors ce qui est reflété est une réalité, dit-il en souriant.
(…) La chose réfléchie est notre représentation du monde, dit-il. Cette représentation est une description, qu’on nous a faite dès notre naissance. C’est ainsi que toute notre attention a été captée par elle, et nous sommes devenus description ; la description, à son tour, est devenue représentation. (p.331-332)
La moitié de la bulle est le domaine absolu de la raison, le tonal. L’autre moitié est le domaine absolu de la volonté, le nagual. […]
Notre erreur est de croire que la seule perception digne de crédit est celle qui passe par notre raison. Pour les sorciers, la raison n’est qu’un centre, elle ne doit pas considérer toutes les choses comme admises. (p.334)
Le tonal est ce qui fait le monde (…) il construit les règles au moyen desquelles il appréhende le monde.
[…]Le tonal est une île, expliqua-t-il. La meilleure façon de le décrire est de dire que le tonal c’est ça.
De sa main il parcouru la surface de la table.
_ Nous pouvons dire que le tonal est comme la surface de cette table. C’est une île, et sur cette île, tout y est. En fait cette île est le monde.
Chacun de nous possède son propre tonal, mais il existe aussi un tonal collectif, propre à un moment donné, qu’on peut appeler le tonal de l’époque.
Il montra la série des tables du restaurant.
_ Regarde. Toutes les tables ont la même configuration. Certains éléments se retrouvent dans toutes. Cependant elles sont toutes différentes : il y en a qui sont plus encombrées que d’autres, ou qui ont plus de nourriture, ou des plats différents, ou une atmosphère particulière, et pourtant il nous faut bien admettre que toutes les tables de ce restaurant sont semblables. Or chaque table prise séparément constitue un cas particulier, et il en est de même pour le tonal personnel de chacun de nous. Ce qui compte et qu’il faut retenir, c’est que tout ce qu nous savons sur nous et sur notre monde se trouve sur l’île du tonal. Tu vois ce que je veux dire ?
_ Si le tonal c’est tout ce que nous savons sur nous-mêmes et sur notre monde, qu’est-ce donc que le nagual ?
_ Le nagual est cette partie de nous pour laquelle il n’y a pas de description, ni de mots, ni de sentiments, ni de connaissance.
_ C’est une contradiction, don Juan. A mon avis, quelque chose qu’on ne peut ni sentir, ni décrire, ni nommer ne peut pas exister.
_ Cette contradiction n’existe que pour toi. Je t’ai déjà prévenu ; ne te casse pas la tête en essayant de comprendre ça.
_ Vous voulez dire que le nagual c’est l’esprit ?
_ Non. L’esprit est un élément de la table. L’esprit fait partie du tonal. Disons que l’esprit c’est la sauce chili.
Il prit une bouteille de tabasco et la posa devant moi.
_ Est-ce que le nagual c’est l’âme ?
_ Non. L’âme se trouve aussi sur la table. Disons que l’âme c’est le cendrier.
_ Est-ce que ce sont les pensées des hommes ?
_ Non. Les pensées des hommes se trouvent aussi sur la table. Ce sont les couverts en argent.
Il prit une fourchette et la plaça à coté de la sauce chili et du cendrier.
_ Est-ce un état de grâce ? Est-ce le ciel ?
_ Ce n’est pas ça non plus. Tout ça, quoi qu’il en soit, fait aussi partie du tonal. Disons que c’est la serviette.
Je continuai à lui donner une série de descriptions correspondant à ce dont il avait fait allusion : je citai l’intellect pur, la psyché, l’énergie, la force vitale, l’immortalité, le principe de vie. Pour chaque chose que je nommais, il trouvait un élément sur la table qui servait d’équivalent, et le poussais devant moi, jusqu’à ce qu’il eût fais un tas avec tous les objets de la table.
Don Juan avait l’air de s’amuser énormément. Il poussait des petits rires et se frottait les mains chaque fois que j’énonçais une autre possibilité.
_ Est-ce que le nagual est l’Etre Suprême ? Le Tout-Puissant, Dieu ? demandai-je.
_ Non. Dieu se trouve aussi sur la table. Disons que Dieu, c’est la nappe.
Il fit un geste drôle de tirer la nappe, afin de la mettre sur le même tas que les autres objets qu’il avait empilés devant moi.
_ Mais est-ce donc que pour vous Dieu n’existe pas ?
_ Non. Je n’ai pas dit ça. Tout ce que j’ai dit c’est que le nagual n’est pas Dieu, parce que Dieu est un élément de notre tonal personnel ainsi que du tonal de chaque époque. Comme je te l’ai déjà dit, le tonal est tout ce dont nous pensons que le monde se compose, Dieu inclus, naturellement. Dieu n’a pas d’autre importance que d’être une partie du tonal de notre époque.
_ D’après mes conceptions, Don Juan, Dieu est tout. Sommes-nous en train de parler de la même chose ?
_ Non. Dieu n’est que tout ce que tu peux penser de lui, et par conséquent il n’est, pour ainsi dire, qu’un autre élément de l’île. Nous ne pouvons pas être témoin de Dieu selon notre bon plaisir ; la seule chose que nous pouvons faire, c’est en parler. En revanche, le nagual est au service du guerrier. Celui-ci peut en être témoin mais il ne peut pas en parler.
_ Si le nagual n’est rien de ce que j’ai mentionné, dis-je, vous pourriez au moins décrire sa localisation. Où est-il donc
Don Juan fit un geste circulaire et signala l’espace au-delà de la table. Il balança la main comme si, du revers, il nettoyait une surface imaginaire s’étendant au-delà des bords de la table.
_ Le nagual est là, dit-il. Là, autour de l’île. Le nagual est là où le pouvoir plane.
Dès notre naissance, nous avons l’intuition des deux parties qui existent en nous. A notre naissance, et pendant un certain temps, nous ne sommes que nagual. Nous sentons intuitivement qu’il nous faut une contrepartie pour fonctionner. Le tonal nous manque, et cela nous donne, dès le début, un sentiment d’incomplétude. Puis le tonal commence à se développer et devient capital pour notre fonctionnement, tellement important qu’il offusque l’éclat du nagual et l’écrase. A partir du moment où nous devenons entièrement tonal, tout ce que nous faisons par la suite est d’accroître cet ancien sentiment d’incomplétude, qui nous accompagne dès la naissance et qui nous dit constamment qu’il nous manque une autre partie pour être complets.
A partir du moment où nous devenons complètement tonal, nous commençons à nous voir doubles. Nous avons l’intuition de nos deux aspects, mais nous nous les représentons toujours avec des éléments du tonal. Nous disons que nos deux composantes sont l’âme et le corps, l’esprit ou la matière, le bien et le mal, Dieu et Satan. Or nous ne réalisons jamais que nous accouplons simplement des éléments de l’île, comme si on appariait du café et du thé, du pain et des tortillas, du chili et de la moutarde. Je t’ai déjà dit que nous étions des animaux bizarres. Nous sommes entraînés, et dans notre folie, nous croyons que nous comprenons parfaitement.
Don Juan se leva et s’adressa à moi comme s’il était orateur. Il pointa vers moi son index, et j’en eus un frisson.
L’homme ne se meut pas entre le bien et le mal, dit-il d’un thon à la fois rhétorique et gai, en saisissant dans chaque main la salière et la poivrière. A la vérité, il se meut entre la négation et la certitude.
Il laissa tomber le sel et le poivre, et empoigna un couteau et une fourchette.
_ Tu te trompes, il n’y a pas de mouvement ! dit-il, en se répondant à lui-même. L’homme n’est qu’esprit.
Il prit la bouteille de tabasco et la leva en l’air. Puis il la reposa.
_ Comme tu peux voir, dit-il doucement, on peut mettre facilement la sauce chili à la place de l’esprit et conclure en disant : « L’homme n’est que sauce chili ! » Cela ne nous rend pas plus déments que nous ne le sommes.
_ Je crains de ne pas avoir posé la question correcte, dis-je. Peut être pourrons-nous parvenir à une compréhension meilleure si je demande ce qu’on peut trouver de spécifique dans cet espace-là, au-delà de l’île.
_ Il n’y a pas moyen de répondre. Si je disais : rien, je transformerais le nagual en une partie du tonal. Tout ce que je peux dire, c’est que là, au-delà de l’île, il y a le nagual.
_ Mais, lorsque vous nommez le nagual, n’êtes-vous pas déjà en train de le placer sur l’île ?
_ Non. Je l’ai nommé uniquement pour que tu en prennes conscience.
_ D’accord. Mais cette prise de conscience est le seuil qui a transformé le nagual en un nouvel élément de mon tonal.
_ Je crains que tu ne comprennes pas. J’ai nommé le tonal et le nagual constituant un couple véritable. C’est tout ce que j’ai fait.
Il me rappela qu’une fois que je tentais de lui expliquer pourquoi je m’efforçais à comprendre la signification des choses, j’avais débattu la question suivant : il se pourrait que les enfants ne fussent pas capables de comprendre la différence entre « père » et « mère » avant d’avoir acquis un grand développement dans le domaine de la manipulation sémantique. Il se pourrait que le père fût pour eux celui qui portait les pantalons ; et la mère, celle qui mettait des jupes, pour ne citer qu’un exemple parmi d’autres termes possibles d’opposition se rapportant à la coiffure, au corps ou aux pièces du vêtement.
_ Nous faisons certainement la même chose avec les deux parties qui nous composent, dit-il. Nous savons intuitivement que nous avons une deuxième dimension, mais quand nous essayons de la cerner, le tonal prend la direction des choses et, en tant que chef, il se montre très mesquin et jaloux. Il nous éblouit de son astuce, et nous force à oblitérer complètement l’autre composante du couple véritable, le nagual. (p. 166-172)
_ Nos yeux sont les yeux du tonal, ou peut être serait-il plus exact de dire que nos yeux ont été entraînés par le tonal, et par conséquent le tonal les revendique. Une des sources de notre stupéfaction et de notre malaise, c’est que ton tonal ne veut pas quitter tes yeux. Le jour où cela aura lieu, le nagual aura gagné une grande bataille. Ton obsession, ou plutôt l’obsession de chacun, consiste à arranger le monde selon les règles du tonal ; donc chaque fois que nous sommes confrontés avec le nagual, nous dévions de notre but en rendant nos yeux rigides et intransigeants. Moi je dois faire appel à la partie de ton tonal qui comprend ce dilemme, et toi tu dois faire un effort pour libérer tes yeux. Le tout c’est de convaincre le tonal de l’existence d’autres mondes, à travers les mêmes fenêtres. Les yeux peuvent être des fenêtres qui s’ouvrent sur l’ennui ou qui plongent dans cet infini.
Don Juan fit un demi cercle du bras gauche, pour indiquer tout ce qui nous entourait. Ses yeux avaient un éclat, et son sourire était à la fois effrayant et désarmant.
[…] Personne n’est capable de survivre avec une rencontre avec le nagual, sans un long entraînement. Il faut des années pour préparer le tonal à une telle rencontre. D’ordinaire, si un homme quelconque se trouve face à face avec le nagual, le choc qu’il éprouve est si fort qu’il en meurt. Le but de l’entraînement du guerrier n’est donc pas de lui apprendre à ensorceler ou à faire des charmes, mais à préparer son tonal à ne pas déconner. C’est un des exploits les plus difficiles. Un guerrier doit apprendre à être impeccable et à se dépouiller de tout ce qui est superflu, avant qu’il puisse même concevoir de contempler le nagual.
Dans ton cas par exemple, tu dois cesser de réfléchir. Ce que tu faisais ce matin était absurde. Tu appelles ça expliquer. Moi je considère cette attitude comme la preuve d’une insistance stérile et fastidieuse de la part de ton tonal, qui veut garder tout sous son contrôle. Chaque fois qu’il ne réussit pas, il s’ensuit un moment de stupeur, puis le tonal s’expose lui-même à la mort. Quelle connerie ! Il préférerait se tuer lui-même, plutôt que de renoncer à son contrôle. Cependant nous ne pouvons quasi rien faire pour modifier cet état des choses.
_ Comment l’avez-vous modifié, don Juan ?
_ Il faut nettoyer et entretenir l’île du tonal. Il n’y a pas d’autre alternative pour le guerrier. Une île rangée n’offre pas de résistance ; c’est comme si elle était vide.(p.230-231)
[…]Le nagual peut accomplir des actes extraordinaires, dit-il. Des choses qui sont impossibles, pour le tonal. Mais le plus extraordinaire est que l’exécutant ignore comment ces choses-là se produisent. (…) il seulement qu’il le fait. Le secret du sorcier, c’est qu’il sait comment parvenir au nagual, mais une fois qu’il y est arrivé, il n’a pas plus d’intuition que toi au sujet de ce qui se passe. (p.235)
La première tache d’un maître est d’introduire l’idée que le monde que nous croyons voir n’est qu’une image, une description du monde. Chaque effort du maître est destiné à prouver cela à son apprenti. Mais faire qu’il l’accepte est une des choses les plus difficiles : chacun de nous est pris, avec satisfaction, dans sa propre représentation du monde ; celle-ci nous pousse à sentir et à agir, comme si nous connaissions vraiment quelque chose au monde. (p.310)
(…) je crois que tu as le plus grand tort de considérer les choses de façon sérieuse, dit-il en s’asseyant a côté de moi. Chaque fois que nous sommes confrontés dans la vie à des situations inhabituelles, nous recourons à trois sortes de mauvaises habitudes. Tout d’abord, nous pouvons négliger ce qui est en train de se produire ou ce qui est déjà arrivé, et nous sentir comme si rien ne s’était passé. C’est la façon d’agir du sectaire. Puis nous pouvons accepter n’importe quoi selon les apparences et avoir le sentiment de connaître ce qui se passe. C’est le comportement de l’homme zélé. Enfin nous pouvons être obsédés par un événement, parce que nous ne pouvons ni le négliger ni l’accepter entièrement. C’est la manière de l’imbécile. Et quelle est la tienne ? Il y en a une quatrième, qui est la correcte, c’est la manière du guerrier. Un guerrier agit comme si rien n’était jamais arrivé, parce qu’il ne croit en rien, quoiqu’il accepte les choses telles qu’elles se présentent. Il accepte sans accepter, et il néglige sans négliger. Il n’a pas le sentiment de savoir, mais il ne se sent pas non plus comme si rien n’était jamais arrivé. Il agit comme s’il contrôlait la situation, même s’il tremble dans ses souliers. D’agir ainsi fait disparaître l’obsession. (p.75)
Tu te laisses aller (…) Tu crois que le propre d’un homme sensible est de se livrer au doutes et au tribulations. Or pour être franc, il n’y a pas d’être moins sensible que toi. Alors pourquoi fais-tu semblant ? Je t’ai dit un jour qu’un guerrier accepte en toute humilité ce qu’il est.
_ Vous présentez les choses comme si je me créais délibérément des problèmes, dis-je.
_ Mais oui, nous nous créons tous délibérément des problèmes ! dit-il. Nous sommes tous conscients de nos actes. Notre raison mesquine se transforme délibérément dans le monstre qu’elle s’imagine être. Elle est pourtant trop petite pour un moule aussi grand. (p.77)
Je voulais dire, qu’on ne peut parvenir à la totalité de soi-même que lorsqu’on comprend définitivement que le monde n’est qu’une représentation, que ce soit celle de l’homme ordinaire ou celle du sorcier. (p. 322)
La totalité de soi-même est quelque chose d’insaisissable, dit-il. Nous n’en avons besoin que d’une petite partie, pour exécuter nos taches vitales, même les plus complexes. Pourtant quand nous mourrons, nous mourrons avec la totalité de nous-mêmes. Un sorcier pose donc la question suivante : « S’il nous faut mourir avec la totalité de nous-mêmes, pourquoi ne pas vivre alors avec elle ? » (p.178)
La différence fondamentale entre un homme ordinaire et un guerrier, c’est que le guerrier prend tout comme un défi, continua-t-il, tandis que l’homme ordinaire prend les choses, soit comme une bénédiction, soit comme une malédiction. (p.144)
Quand nous prenons une décision, nous ne faisons rien d’autre que de reconnaître que le cadre de notre prétendue décision a été établi indépendamment de notre compréhension, et tout ce que nous faisons c’est d’acquiescer.
(…) Je t’ai déjà dit que le guerrier était libre d’agir, soit de manière impeccable, soit de façon sotte. A la vérité, il n’est libre que pour être impeccable, car c’est là la vraie dimension de l’esprit d’un guerrier. (p.327)
Don Juan m’avait dit un jour que j’avais peur des gens et que j’avais appris à m’en défendre, en n’ayant aucun désir. Il dit que le fait de ne rien désirer était le plus beau but d’un guerrier. Bêtement, toutefois, j’avais élargi le sens de ne rien désirer, qui était devenu ne rien aimer. C’est ainsi que ma vie était devenue ennuyeuse et vide.
(Histoires de pouvoir, Folio essais p.326)
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LE SECOND ANNEAU DE POUVOIR (éd. Folio Essais)
_ Comment peut-on traquer ses propres faiblesses, Gorda ?
_ Exactement comme on traque une proie. Vous étudiez vos habitudes jusqu’à ce que vous connaissiez tout ce que font vos faiblesses, et ensuite vous leur tombez dessus et vous les ramassez comme des lapins dans une cage.
(…) Don Juan avait dit que toute habitude était, par essence un « faire », et que tout « faire », pour pouvoir fonctionner, avait besoin de tous ses éléments. Si certains éléments venaient à manquer, le « faire »était en panne. Par « faire », il entendait toute une série d’actions à la fois cohérente et douée de signification. En d’autres termes pour pouvoir être une activité vivante, chaque habitude avait besoin de tous les actes qui la composaient.
[…] Il avait dit que les êtres humains sont ainsi faits : ils aiment qu’on leur dise quoi faire, mais ils aiment encore plus lutter pour ne pas faire ce qu’on leur a dit, et donc ils sont amenés à haïr celui qui, au départ, les a conseillés. (p.274-275)
Je lui dis que ma tristesse à l’idée de partir comme ça était trop grande. Les changements par lesquels passent les sorciers étaient trop radicaux et trop définitifs. Je lui racontai ce que Pablito m’avait dit sur la tristesse insupportable qu’il ressentait pour avoir perdu sa mère.
_ La forme humaine se repaît de ces sentiments, dit-elle d’un ton sec. J’ai eu pitié de moi-même et de mes petits enfants pendant des années. Je ne pouvais pas comprendre que le Nagual puisse avoir la cruauté de me demander de faire ce que j’ai fait : quitter mes enfants, les détruire et les oublier.
Elle me dit qu’il lui avait fallu des années pour comprendre que le Nagual avait eu, lui aussi, à choisir de quitter la forme humaine. Il n’était pas cruel. Simplement, il n’avait plus de sentiments humains.
Pour lui, tout était égal, il avait accepté son destin. Le problème avec Pablito (et avec moi à cet égard), c’était que nous n’avions ni l’un ni l’autre accepté notre destin.
(…) Elle m’exhorta à me souvenir de la mère de Pablito telle qu’elle était : une vieille femme stupide qui ne savait qu’une chose, être la servante de Pablito. Elle me dit qu’ils pensaient tous que Pablito était un lâche parce qu’il ne parvenait pas à se réjouir de ce que sa servant Manuelita (sa mère) était devenue la sorcière Soledad, qui pouvait le tuer comme elle aurait écrasé une punaise.
(…) _ Le Nagual a dit que Pablito avait une chance extraordinaire, dit-elle, la mère et le fils luttant pour la même chose ! S’il n’était pas aussi lâche, il accepterait son destin et s’opposerait à Soledad en guerrier, sans crainte ni haine. A la fin, le meilleur gagnerait et prendrait tout. Si Soledad était victorieuse, Pablito devrait être heureux de son sort et lui souhaiter du bien. Mais seul un vrai guerrier peut ressentir cette sorte de bonheur. (p.283-284)
Il y avait un abîme entre nos façons respectives de comprendre comment on enseigne les choses. Je leur dis que si j’avais à leur enseigner quelque chose que je sais, comme par exemple conduire une automobile, je procéderais pas à pas, en m’assurant qu’elles aient compris chacun des aspects de l’ensemble du processus.
(…) _ Ca c’est seulement si le sorcier enseigne quelque chose à propos du tonal, dit-elle. Quand le sorcier traite du nagual, il doit donner l’instruction, qui consiste à montrer le mystère au guerrier. Et c’est tout ce qu’il a à faire. Le guerrier qui reçoit les mystères doit réclamer la connaissance en tant que pouvoir, en faisant ce qui lui a été montré.
(…) Le tonal et le nagual sont deux mondes différents. Dans l’un on parle, dans l’autre on agit. (P.322)
Don Juan disait que le cœur de notre être était l’acte de percevoir, et que la magie de notre être était l’acte de prendre conscience. Pour lui, perception et prise de conscience formaient une cellule fonctionnelle unique, compacte, une unité qui avait deux domaines. Le premier était « l’attention du tonal », c'est-à-dire la capacité des gens ordinaires de percevoir et de situer leur conscience sur le monde ordinaire de la vie quotidienne. Don Juan appelait également cette forme d’attention notre « premier anneau de pouvoir », et il le décrivait comme notre capacité – formidable mais tenue pour banale – de mettre de l’ordre dans notre perception du monde quotidien.
Le second domaine était « l’attention du nagual », c'est-à-dire la capacité des sorciers de placer leur conscience sur le monde non ordinaire. Il appelait ce domaine de l’attention « le second anneau de pouvoir », c'est-à-dire la capacité tout à fait prodigieuse – que nous avons tous, mais que seuls les sorciers utilisent – de mettre de l’ordre dans le monde non ordinaire.
[…] Nous sommes peut être tous en train de percevoir sans cesse de deux manières, mais en choisissant d’isoler l’une pour le souvenir, et d’écarter l’autre ; ou bien peut être enregistrons-nous l’une et l’autre, comme je l’avais fais moi-même. Sous certaines conditions de contrainte ou d’assentiment, le souvenir censuré fait surface et nous pouvons alors avoir deux souvenirs distincts du même événement.
Ce que Don Juan s’était efforcé de vaincre, ou plutôt de supprimer en moi, ce n’était pas ma raison en tant que capacité de penser rationnellement, mais mon « attention du tonal », c'est-à-dire ma conscience du monde du sens commun.
(…) le monde quotidien existe parce que nous savons comment maintenir ses images ; en conséquence, si l’on renonce à l’attention nécessaire à maintenir ces images, ce monde s’effondre. (p.328-329-330)
Don Juan avait dit que notre « premier anneau de pouvoir » est impliqué très tôt dans notre vie, et que nous vivons sous l’impression que c’est tout ce qu’il y a pour nous. Notre « second anneau de pouvoir » - « l’attention du nagual » - reste caché pour l’immense majorité d’entre nous, et c’est seulement au moment de notre mort qu’il nous est révélé. Mais il existe cependant une voie pour l’atteindre. C’est voie est à la disposition de chacun d’entre nous, mais seuls les sorciers la suivent : cette voie passe par le « rêve ». « Rêver » c’est, en substance, transformer des rêves ordinaires en événements impliquant la volonté. Les rêveurs, en engageant leur « attention du nagual » et en la focalisant sur certains points et sur certains événements de leurs rêves ordinaires, changent ces rêves en « rêves ».
Don Juan disait qu’il n’existait pas de méthode pour parvenir à l’attention du nagual. Il ne m’avait donné que des jalons. Trouver mes mains dans mes rêves était le premier jalon ; puis l’exercice consistant à concentrer son attention était étendu à la découverte d’objets, à la recherche de caractéristiques spécifiques, par exemple des bâtiments, des rues et ainsi de suite. De là, il s’agissait de sauter au « rêve » de lieux spécifiques à des moments spécifiques de la journée. L’étape finale consistait à entraîner «l’attention du nagual » à se focaliser sur le moi total. Don Juan disait que ce stade final s’annonçait en général par un rêve qu’un grand nombre d’entre nous ont eu à un moment ou à un autre, un rêve au cours duquel on se regarde en train de dormir dans un lit. Au moment où le sorcier parvient à ce rêve, son attention a été développée à un tel degré qu’au lieu de se réveiller, comme la plupart d’entre nous le feraient en pareil cas, il tourne les talons pour se mettre en activité, comme s’il agissait dans le monde de la vie de tous les jours. A partir de cet instant, il se produit une rupture, pour ainsi dire une division dans sa personnalité jusque là unifiée. Le résultat de l’engagement dans « l’attention du nagual » et de son développement à un niveau aussi élevé et aussi complexe que notre attention quotidienne pour le monde, c’est, dans le système de don Juan, l’autre moi – un être identique à soi-même, mais fabriqué par le « rêve ». (p.332-333)
Je lui racontai la façon dont don Juan m’avait fait comprendre ce qu’il entendait par impeccabilité. Un jour où nous traversions à pied, lui et moi, un ravin très profond, un énorme rocher se libéra de sa matrice, dans la paroi rocheuse, tomba avec une force formidable et atterrit au fond du cañon à vingt ou trente mètres de l’endroit où nous nous trouvions. La taille de ce rocher avait fait de sa chute un événement très impressionnant. Don Juan avait saisi cette occasion pour en tirer une leçon dramatique. Il avait dit que la force régissant nos destinées est en dehors de nous-mêmes et n’a rien à faire avec nos actes ou notre volonté. Parfois cette force nous fait nous arrêter de marcher sur notre chemin, et nous fait nous courber pour renouer nos lacets, comme je venais de le faire. Et en nous faisant nous arrêter, cette force nous fait gagner un instant précieux. Si nous avions continué de marcher, cet énorme rocher nous aurait très certainement tués en nous écrasant. Mais un autre jour, dans un autre ravin, la même force décisive nous fait nous arrêter de nouveau, et nous courber pour renouer nos lacets, tandis qu’un autre rocher se libérerait précisément au-dessus de l’endroit où nous nous trouverions. En nous faisant nous arrêter, cette force nous aurait fait perdre un instant précieux. Cette fois, si nous avions continué de marcher, nous nous serions sauvés. Don Juan m’avait dit qu’étant donné mon impossibilité totale de maîtriser les forces qui décident de mon destin, ma seule liberté possible dans ce ravin consistait à nouer impeccablement mes lacets. (p.339 - 340)
La Gorda raconta la façon dont don Juan leur avait enseigné cette dichotomie capitale tonal-nagual. Elle dit qu’un jour le Nagual les avait tous réunis pour les emmener faire une longue marche jusqu’à une vallée désolée, rocailleuse, au milieu des montagnes. Il avait fait un gros paquet assez lourd, avec toutes sortes de choses ; il avait même mis dedans la radio de Pablito. Il avait alors donné le paquet à Josefina, et il avait placé une lourde table sur les épaules de Pablito ; puis, ils s’étaient tous mis en marche. Il leur avait fait porter le paquet tour à tour, ainsi que la table, au cours de cette marche de plus de soixante kilomètres jusqu’à cet endroit désolé en altitude. A leur arrivée là-haut, le Nagual avait fait installer la table par Pablito, au centre même de la vallée. Puis il avait demandé à Josefina de disposer sur la table le contenu du paquet. Une fois la table garnie, il leur avait expliqué la différence entre le tonal et le nagual dans les termes mêmes avec lesquels il me l’avait expliquée dans un restaurant de Mexico, sauf que dans leur cas, son exemple était infiniment plus pittoresque.
Il leur avait dit que le tonal était l’ordre dont nous sommes conscients dans notre monde quotidien, et également l’ordre personnel que nous portons sur les épaules à travers la vie, tout comme ils avaient porté cette table et ce paquet. Le tonal personnel de chacun de nous était comme la table dans cette vallée, une île minuscule garnie des choses qui nous sont familières. Le nagual, en revanche, c’était la source inexplicable qui maintenait cette table en place, c’était comme l’immensité de cette vallée déserte.
Il leur avait dit que les sorciers étaient obligés de surveiller leur tonal depuis une certaine distance, pour pouvoir mieux saisir ce qui se trouvait autour d’eux. Il les avait fais marcher jusqu’à une crête du haut de laquelle ils pouvaient embrasser l’ensemble du paysage. De la crête, la table était à peine visible. Il les avait fait revenir vers la table et il les avait fait se pencher au-dessus d’elle, pour leur montrer qu’un homme ordinaire ne peut saisir les choses comme un sorcier ; parce qu’un homme ordinaire est juste au-dessus de la table, et s’accroche à chacun des objets qui s’y trouve.
Ensuite, il avait demandé à chacun d’eux, tour à tour, de regarder de façon normale les objets de la table, et il avait éprouvé leur mémoire en enlevant telle ou telle chose, qu’il cachait, pour voir s’ils avaient été attentifs. Ils avaient tous passé l’épreuve haut la main. Il leur fit remarquer que leur capacité de se souvenir si facilement des objets sur cette table était due au fait qu’ils avaient tous développé leur attention du tonal, ou l’attention au-dessus de la table.
Ensuite, il leur avait demandé de regarder de façon normale tout ce qui se trouvait par terre au-dessous de la table, et il avait éprouvé leur mémoire en enlevant des cailloux, des brindilles, ou toute autre chose se trouvant là. Aucun d’eux n’avait pu se souvenir de ce qu’il avait vu sous la table.
Alors, le Nagual avait balayé d’un geste tout ce qui se trouvait sur le plateau de la table, et il avait demandé à chacun d’eux, tour à tour, de se coucher sur le ventre en travers de la table et d’examiner avec soin le sol au-dessous. Il leur avait expliqué que pour un sorcier, le nagual était la zone juste au-dessous de la table. Comme il était impensable de s’attaquer à l’immensité du nagual, représenté par cette immensité désolée, les sorciers prenaient pour domaine d’activité la zone directement en dessous de l’île du tonal – représenté de façon pittoresque par ce qui se trouvait au-dessous de cette table. Les guerriers pouvaient parvenir à cette attention uniquement après avoir balayé et nettoyé le dessus de leur table. Ils disaient qu’atteindre l’attention seconde transformait les deux attentions en un élément unique, et que cette unité, c’était la totalité de son propre moi.
La Gorda me dit que sa démonstration avait été si claire pour elle, qu’elle avait aussitôt compris pourquoi le Nagual lui avait fait nettoyer sa propre vie ; balayer son île du tonal, comme il l’avait appelée. Elle avait senti qu’elle avait beaucoup de chance, en vérité, d’avoir suivi chaque suggestion qu’il lui avait faite. Elle était alors encore très loin de pouvoir unifier ses deux attentions, mais son application avait abouti à une vie impeccable, ce qui constituait, comme il le lui avait assuré, le seul moyen pour elle de perdre sa forme humaine. (p.348-349-350)
Il faut qu’un rêveur soit contemplateur avant de pouvoir piéger son attention seconde.
Le Nagual a commencé ainsi : il a posé une feuille sèche sur le sol, et il me l’a fait regarder pendant des heures. Chaque jour il apportait une feuille et la mettait devant moi. Au début, j’ai cru qu’il s’agissait de la même feuille, qu’il conservait d’un jour à l’autre, mais ensuite j’ai remarqué que les feuilles étaient différentes. Le Nagual m’a dit que lorsqu’on se rend compte de cela, on n’est plus en train de regarder, mais de contempler. (p.351)
Don Juan avait très souvent affirmé que ce qui caractérisait le plus la sorcellerie, c’était l’interruption du dialogue intérieur. Dans le cadre de l’explication que la Gorda m’avait fournie concernant les deux domaines de l’attention, arrêter le dialogue intérieur était une manière pratique de décrire l’acte de désengager l’attention du tonal.
Don Juan avait dit aussi qu’après avoir arrêté le dialogue intérieur, nous arrêtons également le monde. Il s’agissait là d’une description pratique du processus inconcevable qui consiste à focaliser notre attention seconde. Il avait dit qu’une partie de nous est toujours maintenue sous clé parce que nous en avons peur, et que pour notre raison cette partie de nous est comme un parent atteint de maladie mentale, que nous gardons enfermé dans un cachot. Cette partie, selon les termes de la Gorda, c’était notre attention seconde, et lorsqu’elle avait enfin la possibilité de se focaliser sur quelque chose, le monde s’arrêtait. En tant qu’hommes ordinaires, nous ne connaissons que l’attention du tonal, et donc il n’est pas trop invraisemblable de dire que dès l’annulation de cette attention, le monde doit véritablement s’arrêter. La focalisation de notre attention seconde, qui est sauvage, non éduquée, doit donc être terrifiante. Don Juan avait raison de dire que le seul moyen d’empêcher que ce parent atteint de maladie mentale ne fasse irruption en nous, consistait à nous abriter derrière le bouclier de notre éternel dialogue intérieur. (p.367)
_ Les sorciers ne s’aident pas mutuellement comme vous avez aidé Pablito, (…). Vous vous êtes comporté comme l’homme de la rue. Le Nagual nous a enseigné à tous d’être des guerriers. Il nous a dit qu’un guerrier n’avait de compassion pour personne. Pour lui, avoir de la compassion cela voulait dire que vous désiriez que l’autre personne soit comme vous, qu’elle soit à votre place ; si vous lui donnez un coup de main c’est uniquement dans ce but. C’est ce que vous avez fait à Pablito. La chose la plus dure au monde pour un guerrier c’est de laisser les autres tranquilles. Quand j’étais grosse, je me faisais du souci parce que Lidia et Josephina ne mangeaient pas assez. J’avais peur qu’elles tombent malades et qu’elles meurent faute de nourriture. Je faisais l’impossible pour qu’elles grossissent et mes intentions étaient les meilleures du monde. L’impeccabilité du guerrier, c’est de laisser vivre les autres et de les accepter tels qu’ils sont. Ca veut dire, bien sûr, que vous vous fiez à eux du soin d’être eux-mêmes des guerriers impeccables. (p.372)
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LE DON DE L'AIGLE ( Folio Essais)
J’étais capable de couper mon dialogue intérieur et de m’immobiliser comme si je me trouvais dans un cocon, en train de regarder par un trou. Dans cet état je pouvais soit abandonner une certaine forme de contrôle de moi-même que je possédais et pénétrer dans le rêve, soit conserver cette maîtrise de soi et demeurer passif, sans pensées ni désirs. (p.67)
« L’arrogance de Celestino fut sa perte et le début de mon instruction et de ma libération. Sa suffisance, qui était aussi la mienne, nous poussait tous les deux à nous croire supérieurs à presque tous les gens. La guérisseuse nous avait ramenés à ce que nous étions en réalité : rien.
« Le premier précepte de la règle, c’est que tout ce qui nous entoure est un mystère insondable.
« Le deuxième précepte de la règle, c’est que nous devons essayer de découvrir ces mystères mais sans même espérer y parvenir.
« Le troisième, c’est qu’un guerrier, conscient du mystère insondable qui l’entoure et conscient de son devoir de tenter de le découvrir, prend la place qui lui revient parmi les mystères et se considère comme l’un d’eux. Par conséquent, pour ce guerrier, le mystère d’être est infini – que cet être soit galet, fourmi ou soi-même. » (p.385)
_ Ne compliquez pas les choses (…). Efforcez-vous d’être simple. Appliquez toute la concentration que vous possédez à décider si vous engagez la bataille ou si vous la refusez, car toute bataille est une lutte pour la vie. (…) Un guerrier doit toujours être prêt à prendre sa dernière attitude ici et maintenant. Mais non point à la débandade.
Je ne parvenais pas à organiser mes pensées. J’étirai mes jambes et je m’allongeai sur le divan. Je respirai plusieurs fois à fond pour détendre le milieu de mon corps qui semblait complètement noué.
_ Bien, dit Florinda. Je vois que vous appliquez le quatrième principe de l’art du traqueur. Se détendre, se laisser aller, ne rien craindre. C’est seulement à cette condition que les pouvoirs qui nous guident ouvriront la route et nous aideront. Seulement à cette condition.
(…) Je me levai et regardai autour de moi. La pièce où nous nous trouvions était aménagée de façon agréable. Le sol était pavé de grandes dalles jaune clair ; leur pose supposait une technique très élaborée. Je voulus examiner les meubles. Je m’avançai vers une belle table brun foncé. Florinda bondit à mes côtés.
_ Vous avez appliqué correctement le cinquième principe de l’art du traqueur, dit-elle. Ne vous laissez pas dévier.
_ Quel est ce cinquième principe ? lui demandai-je.
_ Quand il est placé devant des risques qu’il ne peut pas résoudre, le guerrier bat en retraite pendant un instant, dit-elle. Il laisse son esprit serpenter. Il occupe son temps avec quelque chose d’autre. Tout peut convenir.
« C’est ce que vous venez de faire, poursuivit-elle. Mais après avoir appliqué le cinquième principe, il vous faut passer au sixième : le guerrier comprime le temps ; le moindre instant compte. Dans une bataille pour la vie, une seconde est une éternité – une éternité qui peut décider de l’issue. Le guerrier a pour objectif la victoire, donc il comprime le temps. Il ne perd pas un seul instant. (p.387)
J’ai déjà reçu le pouvoir qui gouverne mon destin.
Je ne m’accroche à rien pour n’avoir rien à défendre.
Je n’ai pas de pensées, pour pouvoir voir.
Je ne crains rien, pour pouvoir me souvenir de moi-même.
L’Aigle me laissera passer,
Serein et détaché, jusqu’à la liberté. (p. 423)
Il me dit qu’il allait me révéler une manœuvre pratique de l’attention seconde, et sur-le-champ, il se transforma en œuf lumineux. Il revint à son apparence normale et répéta cette transformation trois ou quatre fois de suite. Je compris parfaitement ce qu’il faisait. Il n’eut pas besoin de me l’expliquer, et pourtant j’aurais été incapable d’exprimer en paroles ce que je savais.
Silvio Manuel sourit, conscient de mon dilemme. Il me dit qu’il fallait une force énorme pour abandonner l’intention du premier anneau de pouvoir. Le secret qu’il venait de me révéler était la manière d’accélérer l’abandon de cette intention. Pour pouvoir faire ce qu’il avait fait, il fallait placer son attention sur la coquille lumineuse.
Il se transforma de nouveau en œuf lumineux, puis ce que je savais depuis le début devint évident pour moi. Les yeux de Silvio Manuel se détournèrent pendant un instant pour se concentrer sur un point de l’attention seconde. Sa tête resta rigide, comme s’il regardait droit devant lui, seuls ses yeux étaient de côté. Il me dit qu’un guerrier devait évoquer l’intention. Le secret c’est le regard. Les yeux font signe à l’intention.
A ce moment-là, je fus pris d’euphorie. J’étais enfin capable de penser à une chose que je savais sans la connaître vraiment : la raison pour laquelle voir semble visuel, c’est que nous avons besoin des yeux pour nous concentrer sur l’intention. Voir dépend des yeux en ce sens que les yeux permettent d’attirer l’intention. En fait Silvio Manuel venait de me montrer la véritable fonction des yeux, qui se saisissent de l’intention.
Aussitôt, je me servis consciemment de mes yeux pour appeler l’intention. Je les mis au point sur le siège de l’attention seconde. Don Juan, ses guerriers, doña Soledad et Eligio furent, tout à coup, des œufs lumineux, mais non la Gorda, ni les trois petites soeurs, ni les Genaros. Je continuai de placer mes yeux d’arrière en avant entre les taches de lumière et les gens, jusqu’à ce que j’entende un craquement à la base de mon cou : tout le monde dans la pièce devint alors un œuf lumineux. Pendant un instant, j’eus l’impression que je ne pouvais pas les distinguer les uns des autres, mais ensuite mes yeux parurent se mettre au point, et je conservai deux aspects de l’intention – deux images en même temps. Je pouvais voir à la fois leur corps physique et leur luminosité. Les deux scènes n’étaient pas superposées mais séparées, sans que je puisse imaginer comment. J’avais, en fait, deux moyens de vision ; et voir, tout en étant complètement lié à mes yeux, demeurait cependant indépendant d’eux. Quand je fermais les yeux, je pouvais voir les œufs lumineux, mais non leur corps physiques.
Pendant un instant, j’eus la sensation très nette que je savais comment faire basculer mon attention sur ma luminosité. Je sus également que pour revenir en arrière, au niveau physique, il me suffisait de faire la mise au point de mes yeux sur mon corps. (p.425)
O, quelle joie aveugle,
Quelle soif d’utiliser à fond
L’air que nous respirons,
La bouche, l’œil, la main.
Quelle démangeaison vive
De dépenser tout de nous-mêmes
En un seul éclat de rire.
O, cette mort impudente, insultante,
Qui nous assassine de très loin,
Par-delà le plaisir d’avoir envie à mourir
D’une tasse de thé…
D’une petite caresse.
Mort sans fin ~José Gorostiza
Un guerrier ne peut plus pleurer et la seule expression de l’angoisse est un frisson venant des profondeurs mêmes de l’Univers. (…) Et le frisson du guerrier est infini… (p. 428)
Don Juan me dit aussi que l’acte du souvenir est entièrement incompréhensible. En réalité, l’acte de se souvenir de soi ne se borne pas au rappel de la relation vécue par les guerriers dans leur conscience du côté gauche (nagual, ou attention seconde), mais retrouve en outre chaque souvenir emmagasiné par le corps lumineux depuis l’instant de la naissance.
Les relations que vivent les guerriers en état de conscience supérieure ne sont qu’un mécanisme pour inciter l’autre moi à se révéler sous forme de souvenirs. Cet acte de mémoire, même s’il semble uniquement associé aux guerriers, demeure à la portée de chaque être humain. Chacun de nous peut puiser directement aux souvenirs de notre luminosité – avec des résultats prodigieux.
Don Juan me dit ensuite qu’ils partiraient ce jour-là au crépuscule. La seule chose qu’il leur restait à faire pour moi était de créer une ouverture, une interruption dans le continuum de mon temps. Ils allaient me faire sauter dans un précipice, car c’était un moyen d’interrompre l’émanation de l’Aigle qui rend compte de mon sentiment d’être un tout continu. Le saut allait être effectué pendant que je me trouvais en état de conscience normale, et le principe était que mon attention seconde prendrait le dessus : au lieu de mourir au fond du précipice, j’entrerais entièrement dans l’autre moi. Don Juan me dit que je sortirais de l’autre moi plus tard, quand mon énergie serait épuisée ; mais je ne sortirais pas au sommet de la montagne dont j’allais sauter. Il prédit que je surgirais en mon lieu favori, quel qu’il fût. Ce serait l’interruption dans le continuum de mon temps.
Ensuite il me poussa complètement hors de ma conscience du côté gauche. Et j’oubliai mon angoisse, mon but, ma tâche.
[…] sauter vers une mort certaine et ne pas mourir. (p.430-431)