TAO-TÖ KING ~ LAO TSEU

 

 

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Sans franchir sa porte on connaît l’univers.

Sans regarder par la fenêtre on aperçoit la voie du ciel.

Plus on va loin, moins on connaît.

Le saint connaît sans voyager,

Comprend sans regarder,

Accomplit sans agir.

 

 *

 

Il y avait quelque chose d’indéterminé avant la naissance de l’univers.

Ce quelque chose est muet et vide.

Il est indépendant et inaltérable.

Il circule partout sans se lasser jamais.

Il doit être la Mère de l’univers.

 

Ne connaissant pas son nom, je le dénomme « Tao ».

Je m’efforce de l’appeler « grandeur ».

La grandeur implique l’extension.

L’extension implique l’éloignement.

L’éloignement exige le retour.

 

Le Tao est grand.

Le ciel est grand.

La terre est grande.

L’homme est grand.

C’est pourquoi l’homme est un des quatre grands du monde.

 

 *

 

Trente rayons convergent au moyeu, mais c’est le vide médian qui fait marcher le char.

On façonne l’argile pour en faire des vases, mais c’est du vide interne que dépend leur usage.

Une maison est percée de portes et de fenêtres, c’est encore le vide qui permet l’habitat.

L’Etre donne des possibilités, c’est par le Non-Etre qu’on les utilise.

 

*

 

Le Tao lui-même n’agit pas, et pourtant tout se fait par lui.

 

Si princes et seigneurs pouvaient y adhérer,

Tous les êtres du monde se transformeraient d’eux-mêmes.

 

Si quelque désir surgissait parmi les êtres au cours de la transformation du monde,

Je les maintiendrais dans la limite du fond sans nom.

 

Le fond sans nom est ce qui n’a pas de désir.

 

C’est par le sans-désir et la quiétude que l’univers se règle lui-même.

 

*

 

Celui qui s’adonne à l’étude augmente de jour en jour.

Celui qui se consacre au Tao diminue de jour en jour.

 

Diminue et diminue encore pour arriver à ne plus agir.

Par le non-agir il n’y a rien qui se fasse.

 

C’est par le non-faire que l’on gagne l’univers.

Celui qui veut faire ne peut gagner l’univers.

 

*

  

Connais le masculin, adhère au féminin.

Sois le Ravin du monde

Quiconque est la Ravin du monde, la vertu constante ne le quitte pas.

Il retrouve l’enfance.

 

Connais le blanc, adhère au noir.

Sois la norme du monde.

Quiconque est la norme du monde, la vertu constante ne s’altère pas en lui.

Il retrouve l’illimité.

 

Connais la gloire.

Adhère à la disgrâce.

Sois la Vallée du monde.

Quiconque est la Vallée du monde, la vertu constante est surabondante en lui. 

Il retrouve le bloc de bois brut.

Le bloc de bois, débité selon son fil, forme des ustensiles.

Le saint en suivant la nature des hommes devient le chef des ministres.

C’est pourquoi le grand maître ne blesse rien.

  

 

Celui qui possède en lui la plénitude de la vertu est comme l’enfant nouveau-né :

Les insectes venimeux ne le piquent pas,

Les animaux sauvages ne le griffent pas,

Les oiseaux de proie ne l’enlèvent pas.

 

Il a les os frêles et les muscles débiles, mais sa poigne est toute puissante.

Il ignore l’union du mâle et de la femelle,

Mais son membre viril se dresse tant sa vitalité est à son comble.

Il vagit tout le jour sans être enroué tant son harmonie est parfaite.

 

Connaître l’harmonie, c’est saisir le Constant.

Saisir le Constant, c’est être illuminé.

L’abus de la vie est néfaste.

Dominer le souffle vital par l’esprit, c’est être fort.

 

Les êtres devenus forts vieillissent, cela s’oppose au Tao.

Qui s’oppose au Tao périt prématurément.

  

 

Ton âme peut-elle embrasser l’unité sans jamais s’en détacher ?

Peux-tu concentrer ton souffle pour atteindre à la souplesse d’un nouveau-né ?

Peux-tu purifier ta vision originelle jusqu’à la rendre immaculée ?

Peux-tu aimer le peuple et gouverner l’état par le non-agir ?

Peux-tu ouvrir et clore les célestes battants en jouant le rôle féminin ?

Peux-tu tout voir et tout connaître sans user de l’intelligence ?

 

Produire et faire croître,

Produire sans s’approprier,

Agir sans rien attendre,

Guider sans contraindre,

C’est la vertu suprême. 

 

 

Tout le monde tient le beau pour le beau, c’est en cela que réside sa laideur.

Tout le monde tient le bien pour le bien, c’est en cela que réside son mal.

 

Car l’être et le néant s’engendrent.

Le facile et le difficile se parfont.

Le long et le court se forment l’un par l’autre.

Le haut et le bas se touchent.

La voix et le son s’harmonisent.

L’avant et l’après se suivent.

 

C’est pourquoi le saint adopte la tactique du non-agir, et pratique l’enseignement sans parole.

Toutes choses du monde surgissent sans qu’il en soit l’auteur.

 

Il produit sans s’approprier, il agit sans rien attendre,

Son œuvre accomplie, il ne s’y attache pas, et puisqu’il ne s’y attache pas, son œuvre restera.

  

*

 

Le ciel subsiste et la terre dure,

Pourquoi le ciel subsiste-t-il, et la terre dure-t-elle ?

Parce qu’ils ne vivent pas pour eux-mêmes.

Voilà qui les fait durer.

 

Le saint se met en arrière.

Il est donc mis en avant.

Il néglige son moi et son moi se conserve.

Parce qu’il est désintéressé, ses propres intérêts sont conservés.

 

 *

  

Marcher bien, c’est marcher sans laisser ni ornière, ni trace.

Parler bien, c’est parler sans commettre d’erreur, et sans encourir de reproches.

Calculer bien, c’est calculer sans avoir recours ni aux baguettes, ni aux tablettes.

Fermer bien, c’est fermer sans barres, ni verrous

et pourtant sans que personne puisse ouvrir.

Lier bien, c’est lier sans corde, ni ficelle

Et pourtant sans que personne puisse délier.

 

Le saint est toujours prêt à aider les hommes et il n’en omet aucun ;

Il est toujours prêt à bien utiliser les choses et n’en rejette aucune.

C’est là posséder la lumière.

 

L’homme de bien est le maître de l’homme de non-bien.

L’homme de non-bien n’est que la matière brute de l’homme de bien.

 

Quiconque ne révère le maître ni la matière,

S’égarera grandement en dépit de son intelligence.

Là réside le secret de la sagesse.

  

 

A bonté suprême est comme l’eau qui favorise tout et ne rivalise avec rien.

En occupant la position dédaignée de tout humain, elle est tout proche du Tao.

 

Sa position est favorable.

Son cœur est profond.

Son don est généreux.

Sa parole est fidèle.

Son gouvernement est en ordre parfait.

Elle remplit sa tâche.

Elle agit à propos.

 

En ne rivalisant avec personne, elle est irréprochable.

  

*

  

Qui se plie restera entier.

Qui s’incline sera redressé.

Qui se tient creux sera rempli.

Qui subi l’usure se renouvellera.

Qui embrasse peu acquerra la connaissance sûre.

Qui embrasse beaucoup tombera dans le doute.

 

Ainsi le saint embrassant l’unité deviendra le modèle du monde.

Il ne s’exhibe pas et rayonnera.

Il ne s’affirme pas et s’imposera.

Il ne se glorifie pas et son mérite sera reconnu.

Il ne s’exalte pas et deviendra le chef.

Comme il ne rivalise avec personne, personne au monde ne peut rivaliser avec lui.

 

L’ancien dicton : « Qui se plie restera entier » est-ce donc une parole vaine ?

C’est par là qu’on garde son intégrité.

  

*

 

 La vertu suprême est sans vertu, c’est pourquoi elle est la vertu.

La vertu inférieure ne s’écarte pas des vertus, c’est pourquoi elle n’est pas la vertu.

 

Qui possède la vertu supérieure n’agit pas et n’a pas de but.

Qui ne possède que la vertu inférieure agit et a un but.

 

Qui se conforme à la bonté supérieure agit, mais n’a pas de but.

Qui se conforme à la justice supérieure agit, et a un but.

Qui se conforme au rite supérieure agit, et exige qu’on y réponde ;

Sinon il retrousse ses manches et insiste.

 

Ainsi il est dit :

Après la perte du Tao vient la vertu.

Après la perte de la vertu vient la bonté.

Après la perte de la bonté vient la justice.

Après la perte de la justice vient le rite.

Le rite est l’écorce de la fidélité et de la confiance,

Mais il est aussi la source du désordre.

L’intelligence prévoyante est la fleur du Tao,

Mais aussi le commencement de la bêtise.

Ainsi le grand homme s’en tient au fond, et non à la surface,

Il s’en tient au noyau et non à la fleur,

Il rejette ceci et accepte cela.

 

 *

  

Le saint n’a pas d’esprit propre.

Il fait sien l’esprit du peuple.

 

Etre bon à l’égard des bons

Et bon aussi envers ceux qui ne le sont pas, c’est posséder la bonté même.

 

Avoir confiance en des hommes de confiance et aussi en ceux qui ne le sont pas,

c’est posséder la confiance même.

 

L’existence du saint inspire la crainte à tous les hommes du monde.

Le saint unifie les esprits du monde.

Le peuple tourne ses yeux et tend ses oreilles vers lui,

Et le saint le traite comme son propre enfant.

  

*

 

 Le plus tendre en ce monde domine le plus dur.

Seul le rien s’insère dans ce qui n’a pas de failles.

A quoi je reconnais l’efficace du non-agir.

 

L’enseignement sans parole,

L’efficace du non-agir,

Rien ne saurait les égaler.

  

 

Tout le monde dit que ma vérité est grande

Et ne ressemble à aucune autre.

C’est parce qu’elle est grande qu’elle ne ressemble à aucune autre,

Car si elle s’était mise à ressembler à quelque autre,

Il y a longtemps qu’elle serait petite.

 

J’ai trois trésors que je détiens et auxquels je m’attache :

Le premier est amour,

Le deuxième est économie,

Le troisième est humilité.

Amoureux je puis être courageux.,

Econome je puis être généreux,

N’osant pas être le premier dans le monde,

Je puis devenir le chef du gouvernement.

 

Quiconque est courageux sans amour,

Généreux sans économie,

Et chef sans humilité,

Celui-là va vers la mort.

 

Qui se bat par amour triomphe ;

Qui se défend par amour tient ferme ;

Le ciel le secourt et le protège avec amour.

  

*

 

Parler rarement est conforme à la nature.

 

Un tourbillon ne dure pas toute la matinée.

Une averse ne dure pas toute la journée.

Qui les produit ? Le ciel et la terre.

Si les phénomènes du ciel et de la terre ne sont pas durables,

Comment les actions humaines le seraient-elles ?

 

Qui va vers le Tao, le Tao l’accueille.

Qui va vers la Vertu, la Vertu l’accueille.

Qui va vers la perte, la perte l’accueille.

  

*

 

 Celui qui sait ne parle pas,

Celui qui parle ne sait pas.

 

Bloque ton ouverture,

Ferme ta porte,

Emousse ton tranchant,

Dénoue tout écheveau,

Fusionne toutes lumières,

C’est là l’identité suprême.

 

Tu ne peux approcher du Tao

Non plus que t’en éloigner ;

Lui porter bénéfice

Non plus que préjudice ;

Lui conférer honneur

Non plus que déshonneur.

C’est pourquoi il est en si haute estime dans le monde.

 

 *

  

Les paroles vraies ne sont pas agréables ;

Les paroles agréables ne sont pas vraies.

Un homme de bien n’est pas un discoureur ;

Un discoureur n’est pas un homme de bien.

L’intelligence n’est pas l’érudition ;

L’érudition n’est pas l’intelligence.

 

Le saint se garde d’amasser ;

En se dévouant à autrui, il s’enrichit,

Après avoir tout donné, il possède encore d’avantage.

 

La voie du ciel porte avantage sans nuire ;

La vertu du saint agit sans rien réclamer.

  

 

 

 

 

 

 

 


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