Le lobby pro-israélien et la politique internationale américaine

               John J. Mearsheimer et Stephan M. Walt

Editions de la Découverte, collection Cahiers Libres ; 2007

 

 

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1948 ~ Création de l’Etat d’Israël

Dès sa création et de façon de plus en plus soutenue, les Etats-Unis fournissent à Israël un soutien matériel et diplomatique hors du commun (p.25). « Yitzhak Rabin avait raison : la générosité dont l’Amérique fait preuve envers Israël est sans précédent dans l’histoire contemporaine. (…) Comme le disent Mitchell Bard et Daniel Pipes, « d’un certain point de vue, les Etats-Unis et Israël entretiennent peut être la relation la plus extraordinaire de l’histoire de la politique internationale. » (p.61)            

L’influence du lobby [pro israélien américain] en est la raison principale ; et ce soutien inconditionnel va à l’encontre de l’intérêt des Etats-Unis. (p.25)

 

A ~ LES FAITS

 

1)     L’aide économique

 

 Actuellement, les USA donnent [officiellement] plus de 3 milliards de dollars chaque année en assistance directe à Israël, (dont la population en 2007 est inférieure à celle de la ville de New York → p.61); soit un sixième du budget total de l’aide aux pays étrangers, et 2% du PIB israélien. Cette somme correspond à 500 dollars par an par habitant. 

 75% de cette somme est d’ordre militaire.

 [Officieusement, et] selon le député démocrate de l’Indiana Lee Hamilton, en 91, cette somme se montait à plus de 4,3 milliards de dollars. (p.38-39)

 Par ailleurs, la plupart des bénéficiaires de l’aide américaine reçoivent des allocations pour financer des projets spécifiques (par exemple, la prévention contre le sida, la lutte contre la drogue, l’amélioration de l’éducation, etc…), mais Israël reçoit une somme globale par versement direct en cash. A cause de cette faveur, les USA n’ont pratiquement aucun moyen d’empêcher Israël d’utiliser ses subsides à des fins auxquelles ils s’opposent, telles l’implantation de colonies en Cisjordanie. Selon Clyde Mark, « puisque l’aide économique américaine est versée à Israël sous forme de mandat budgétaire      direct de gouvernement à gouvernement sans justification d’un projet particulier, et que l’argent est fongible, nous n’avons aucun moyen de dire comment Israël utilise cette aide. » (p.40)

 Aux 4,3 milliards par an de l’état s’ajoutent au moins 2 milliards par an de dons privés, exonérés d’impôts (alors que les dons aux œuvres de bienfaisance étrangère ne le sont pas). (p.41)

 Le soutien américain prend également la forme de garanties de prêts permettant à Israël d’emprunter de l’argent à taux réduit à certaines banques de commerce, économisant ainsi des millions de dollars en remboursement d’intérêts. (p.40)

 Cette générosité est d’autant plus frappante que l’on sait qu’Israël n’est pas un pays pauvre ou dévasté comme l’Afghanistan, le Nigeria, la Birmanie, ou la Sierra Leone. Au contraire, Israël est aujourd’hui une puissance industrielle moderne. Pourtant, cet état relativement prospère est le plus important bénéficiaire de l’aide américaine, recevant au fil des ans des sommes sans rapport avec le soutien américain aux états pauvres tels que le Bengladesh, la Bolivie ou le Liberia. (p.42-43)

 Enfin, l’aide que les USA fournissent à plusieurs voisins d’Israël est au moins en partie destinée à profiter également  à l’état hébreu. L’Egypte et la Jordanie se situent au deuxième et au troisième rang de la liste des bénéficiaires de cette aide, mais la majeure partie de cet argent devrait être considéré comme un remerciement pour bonne conduite – particulièrement pour avoir accepté de signer les traités de paix avec Israël. (p.43)

 

 

2)      L’assistance militaire

 

 Non seulement Israël a accès à un armement américain de tout premier plan, mais il est aussi lié à la Défense et au Renseignement américains par le biais de divers accords officiels et de relations plus informelles. Selon le Service des études du Congrès, « l’aide militaire américaine a permis à Israël de faire de Tsahal l’une des armées dotées de la technologie la plus moderne au monde. (p.44)

 En plus de l’aide militaire et économique évoquée précédemment, les USA ont fourni à Israël près de 3 milliards de dollars pour développer des armements tels que le chasseur Lavi, le char Merkava, et le missile Arrow. Ces projets ont été financés par le secrétariat d’état américain à la Défense et souvent décrits comme un effort conjoint de recherche et de développement. (p.44)

 

 On pourrait croire que tant de générosité donne à Washington un certain pouvoir sur l’attitude d’Israël, mais cela n’a jamais été le cas. En fait, les dirigeants américains ne peuvent espérer obtenir sa coopération qu’en promettant des carottes (une aide accrue) et non en agitant le bâton (menacer d’interrompre les subventions). Par exemple en 67 avec la résolution 242 du Conseil de l’ONU qui demandait le retrait d’Israël des territoires saisis aux cours de la guerre des Six Jours, acceptée contre la garantie de Nixon d’obtenir des avions supplémentaires ; ou encore lors des pourparler de 70 avec l’Egypte, et des négociations qui menèrent aux accords de Camp David en 78 et au traité de paix israélo-égyptien de 79 : l’aide américaine à Israël est passée de 1,9 milliards de dollar en 75 à 6,29 milliards en 76 (suite à la signature du plan de retrait du Sinaï), et de 4,4 milliards en 78 à 10, 9 milliards en 79 (suite au traité de paix avec l’Egypte). (p.50)

 

 

3)      Protection diplomatique et soutien en temps de guerre

 

 Entre 72 et 06, Washington a mis son veto à quarante deux résolutions du Conseil de Sécurité de l’ONU qui critiquaient l’attitude d’Israël. Ce chiffre est supérieur à tous les veto opposés par tous les autres membres du Conseil sur la même période, et équivaut à un peu plus de la moitié de tous les veto des Etats-Unis au cours ces mêmes années. Par ailleurs, de nombreuses résolutions concernant Israël ne furent jamais soumises au vote du Conseil en raison de la menace d’un veto américain. En 2002, l’ancien ambassadeur américain à l’ONU John Negroponte aurait déclaré lors d’une session à huis clos du Conseil de sécurité que les Etats-Unis opposeraient désormais leur veto à toute résolution condamnant Israël qui ne condamnerait pas dans le même temps le terrorisme, et ne mentionnerait pas nommément le Jihad islamique, le Hamas ou les brigades des Martyrs d’Al-Aqsa.

 En quelques rares occasions, le vote américain a sanctionné Israël, mais seulement à la suite d’actions illégales flagrantes, lorsque la résolution en question n’était pas trop sévère à l’égard de l’état hébreu, ou que Washington souhaitait montrer son mécontentement face à l’intransigeance israélienne. (p.53)

 

 En temps de guerre israélienne, le soutien américain fut spectaculaire lors de la guerre de Kippour en 73, par exemple. Lorsque Israël rencontra des difficultés inattendues et vint à manquer du matériel militaire indispensable, Nixon et Kissinger ordonnèrent la mise en place d’un pont aérien de grande envergure pour faire parvenir des équipements de première nécessité, payés par une subvention militaire supplémentaire de 2,2 milliards de dollars.

 Ou encore lorsque le Conseil de sécurité vota une résolution le 22 octobre73, demandant la fin de toute action armée douze heures au plus tard après l’adoption de la résolution, Kissinger autorisa Israël à l’enfreindre afin de consolider sa position. Lorsque la rupture du cessez le feu fut totale et que l’armée israélienne encercla la 3ème armée égyptienne, provoquant la menace des soviétiques d’intervenir avec leurs propres troupes, Nixon et Kissinger décrétèrent un état d’alerte militaire mondial, intimèrent à Moscou de ne pas intervenir, et dirent aux israéliens qu’il était temps désormais de cesser le combat. (p.57)

 

 Cette protection est sans concession, même après les excès répétés et dénoncés par le président lui-même, alors relégué au dernier plan par le Congrès, comme ce fut le cas en décembre 1982, lorsque ce dernier vota une nouvelle subvention de 250 millions de dollars en assistance militaire, au lieu de sanctionner Israël pour l’invasion du Liban, de son usage de munitions à fragmentation, et de sa complicité dans les massacres de Sabra et Chatila ; [et ce malgré la ferme opposition de Reagan et de son nouveau secrétaire d’état, George W. Schultz, qui dira :] « Cela m’a fait prendre conscience avec acuité du poids d’Israël dans les décisions du Congrès ». (p.59)

 Selon Robert Malley, conseiller spécial pour les Affaires israélo-arabes et acteur majeur de Camp David, « les idées [israéliennes] promues à Camp David n’étaient jamais exprimées par écrit.  […] Elles étaient généralement présentées comme des concepts américains et non israéliens. » Cette pratique met en valeur l’ampleur de l’aide diplomatique que les USA fournissaient à Israël alors même qu’ils étaient censés se comporter en médiateur impartial.

 […] Les USA (souvent involontairement) finissent par adopter les positions de négociation d’Israël et par les présenter comme des lignes rouges au-delà desquelles Israël ne peut pas aller.

 […] Comme l’a formulé David Miller en 2005, conseiller de six secrétaires d’états différents pour les Affaires moyen-orientales et israélo-arabes et autre acteur majeur de l’effort de paix de l’administration Clinton, dans une autopsie de l’échec des négociations : « Bien trop souvent, […] nous étions l’avocat d’Israël. » (p. 60)

 

 Autre exemple de la relation privilégiée d’Israël avec les USA par rapport à leurs autres alliés : depuis 76, six dirigeants israéliens se sont exprimés devant le Congrès, bien plus que ceux de n’importe quel autre pays. (p.61)

 

 

CONCLUSION 

 Bien que les USA aient tiré certains avantages de ce soutien, et des indéniables exploits accomplis par Israël, ils ont donné bien plus qu’ils n’ont reçu. Cette générosité serait compréhensible si Israël était un atout stratégique pour les USA – c'est-à-dire si son existence et son développement étaient essentiels à la sécurité des USA. Elle serait également facile à justifier s’il y avait des raisons d’ordre moral impérieuses au maintien d’un tel soutien matériel et diplomatique. Mais tel n’est pas le cas. (p.61)

 

 

B ~ UNE JUSTIFICATION LABORIEUSE ET CONTASTABLE

 

1)      Israël : atout ou handicap stratégiques ?

 

  1. Maîtriser l’ours russe

 

 Les arguments ventant la valeur stratégique d’Israël de 1967 à 1989 sont simples. En endossant le rôle de mandataire de l’Amérique au Moyen Orient, Israël a aidé les Etats-Unis à contenir l’expansion soviétique et, en quelques occasions, à régler d’autres crises dans cette région cruciale.

 En infligeant des défaites militaires humiliantes aux états satellites de l’URSS tels que l’Egypte et la Syrie aux cours de la guerre des Six jours en 67 et de la guerre de Kippour en 73, Israël a nui à la réputation de Moscou tout en faisant grandir le prestige des Etats Unis. Ce fut là un élément clé de la stratégie de Nixon et Kissinger pendant la guerre froide : soutenir Israël au maximum pour empêcher l’Egypte et la Syrie de reconquérir les territoires perdus en 67, et démontrer ainsi les limites du soutien soviétique. Cette stratégie porta ses fruits dans les années 70, lorsque le président Sadate cessa toute relation avec Moscou et s’aligna sur les Etats-Unis, brèche qui ouvrit la voie au traité de paix israélo-égyptien de 79. Les victoires successives d’Israël obligèrent également les soviétiques à consacrer de précieuses ressources au réarmement de leurs états satellites, ce que leur économie, déjà mise à rude épreuve, eut du mal à supporter.

 D’autre part, en fournissant aux Etats-Unis des renseignements sur le potentiel soviétique, les états satellites de l’URSS et le Moyen Orient en général, Israël aida les USA dans leur grande campagne contre les soviétiques.

 Enfin, les USA tirèrent bénéfice de leur accès aux bases d’entraînement en Israël, de la technologie de pointe développée par les entreprises d’armement israéliennes, et de leurs échanges avec les experts israéliens sur le contre-terrorisme et d’autres problèmes de sécurité.

 

 Cette justification du soutien à Israël est légitime dans les faits, et Israël a certainement pu constituer un  réel atout stratégique pendant cette période. Pourtant, l’affaire n’est pas aussi entendue que veulent bien l’affirmer ses défenseurs – ce soutien fut ouvertement remis en question par des experts américains à l’époque. Pourquoi ? D’abord parce que, en plus d’être un fardeau économique direct, le partenariat grandissant avec Israël se révélait relativement coûteux pour les Etats-Unis [en termes de géopolitique], ensuite parce que la capacité d’ Israël à aider un partenaire beaucoup plus puissant que lui était par nature limitée. (p.65)

 Tout d’abord, bien que l’armée israélienne ait en partie permis de contenir les états satellites de l’URSS dans la région, l’engagement américain auprès d’Israël a largement contribué à ce que l’Egypte, la Syrie et l’Irak se jettent dans les bras de Moscou, (…) ne recevant aucune aide de la part de Washington malgré leurs sollicitations répétées.

 Ensuite, bien qu’il ait mis d’avantage de pression sur l’URSS, le soutien américain à Israël a également attisé le conflit israélo-arabe et empêché de parvenir à une solution négociée, une situation qui continue de hanter tant les Etats Unis qu’Israël. (p.66)

 Enfin, le rapprochement entre Israël et les USA au cours des années 60-70 contribua également à la naissance de l’anti-américanisme dans le monde arabo-musulman. A l’époque de la première guerre mondiale, souligne l’historien Oussama Makdisi, l’image des USA dans les provinces arabes de l’Empire Ottoman était globalement positive. (…) Même après la création de l’Etat d’ Israël, le ressentiment arabe fut contenu par les efforts déployés par les Etats-Unis pour jouer un rôle impartial, et par le fait que la France - et non les Etats-Unis - était, jusqu’en 67, le premier fournisseur d’armes d’ Israël. Les conflits avec les pays arabes « progressistes » tels que l’Egypte de Nasser reflétaient en partie les désaccords sur Israël, mais venaient également du soutien des USA aux monarchies conservatrices du Moyen Orient (le Shah d’Iran, le roi Hussein de Jordanie, la maison des Saoud), qui toutes nourrissaient une profonde hostilité à l’endroit de Nasser. Malheureusement, le soutien à ces régimes (que Washington qualifiait de « modérés » alors que ses opposants les jugeaient « réactionnaires ») et à Israël conduisit progressivement les pays arabes à percevoir les Etats-Unis comme les héritiers de l’impérialisme britannique. (p.67)

 

 [Par ailleurs], l’ « aide » israélienne durant la guerre froide fut parfois d’une qualité douteuse. Un ancien responsable de la CIA dit avoir été « consterné par la piètre qualité des renseignements politiques dont disposait Israël sur le monde arabe. […] Leur tactique militaire était de premier ordre. Mais ils ne connaissaient pas leur ennemi. Je suis tombé sur ces renseignements politiques, et ils étaient vraiment nuls, c’était ridicule. […] C’étaient principalement des rumeurs. »

 Israël a également fourni des renseignements erronés ou trompeurs aux Etats-Unis, sûrement dans le but de les pousser à intervenir dans le sens que souhaitait Israël. (p.68)

 […] Israël n’a pas été non plus un mandataire digne de confiance pour sauvegarder les intérêts américains dans la région. (…) Si la valeur stratégique d’Israël est liée à son rôle dans l’imposition de la pax americana dans cette région, alors il n’a pas fait du bon travail. Son invasion du Liban en 1982 a nui à la stabilité de la région et a conduit tout droit à la création du Hezbollah. (…)

 La longue campagne de colonisation de la Cisjordanie et de Gaza (indirectement subventionnée par les USA et en partie menée avec des armes fabriquées aux USA) a également provoqué des soulèvements majeurs au cours desquels des milliers de palestiniens et d’israéliens ont été tués.

 Sa valeur stratégique est d’autant plus réduite qu’Israël ne contribue en rien à préserver un intérêt manifestement vital pour les Etats-Unis : l’accès au pétrole du Golfe persique. Malgré les prouesses militaires tant vantées d’Israël, les USA n’ont pas pu compter sur son aide au cours de la guerre froide pour empêcher une attaque directe des soviétiques sur les réserves de pétrole occidentales, ou pour les protéger de l’éventualité d’une guerre régionale. (p.69)

 Selon un ancien responsable du pentagone, « la valeur stratégique que représente Israël pour les USA a toujours été ridiculement exagérée. En travaillant à l’étude des scénarios militaires au Moyen Orient dans les années 80, nous nous sommes aperçus que les israéliens ne nous seraient que de peu d’utilité dans 95% des cas. » (p.70)

 

 

  1. De la guerre froide au 11 septembre

 

 Selon l’historien du Moyen Orient Bernard Lewis, (lui-même fervent partisan d’Israël), « quelle que soit la valeur qu’ait pu avoir Israël en tant qu’atout stratégique, elle a expiré lorsque la Guerre froide a touché sa fin. » (p. 71)

 En 91, la Guerre du Golfe prouva qu’Israël devenait un fardeau stratégique. Les USA et leurs alliés rassemblèrent plus de 400 000 hommes pour libérer le Koweït, mais ils ne purent utiliser les bases israéliennes ni autoriser Tsahal à participer aux combats, de crainte de mettre en danger la fragile coalition contre l’Irak.

 Et lorsque Saddam envoya des missiles SCUDS sur Israël dans l’espoir de provoquer une réaction israélienne qui briserait la coalition, Washington du utiliser des missiles Patriot pour défendre Israël et éviter qu’il entre dans le jeu. Bien sûr, Israël n’était pas responsable de cette situation, mais elle montrait à quel point l’Etat hébreu devenait plus un handicap qu’un atout. (p.72)

 

 De même, si Israël et les USA s’inquiétaient des « états voyous » tels que l’Irak, l’Iran, la Libye ou la Syrie, à cette époque ces états étaient trop faibles pour constituer une véritable menace pour les USA. Il faut garder à l’esprit qu’en 2000 la population de ces quatre états réunis représentait moins de 40% de celle de l’Amérique, leur PIB à peine plus de 5% du PIB américain, et leurs dépenses militaires moins de 3% du budget de la Défense américaine. L’Irak était soumis à l’embargo de l’ONU et des inspecteurs s’employaient à démanteler son programme nucléaire. Quand au programme iranien, il n’était guère avancé à l’époque. De plus, la Syrie, l’Irak et l’Iran s’affrontaient souvent, ce qui facilitait leur endiguement et évitait aux USA de songer à renverser leurs dirigeants. […] Les USA n’avaient pas besoin d’Israël pour parvenir à leurs fins.

 En d’autres termes, si Israël était considéré comme un précieux allié, ce n’était pas parce que les responsables politiques américains jugeaient sa participation essentielle dans les négociations avec ces « états voyous ». En revanche, les inquiétudes de Washington relatives à ces états étaient en grande partie dues au fait que les USA protégeaient Israël. En ce qui concerne l’Iran par exemple, les principaux points de discorde entre Téhéran et Washington étaient : 1) l’opposition iranienne au processus de paix de Camp David ; 2) son soutien au Hezbollah  3) ses efforts pour développer l’armement nucléaire. Ces problèmes étaient aggravés par les liens entre les USA et Israël.

 Washington avait bien sûr des intérêts dans la région qui n’étaient pas liés à Israël, tels son désir d’empêcher un seul état de dominer le Golfe et de s’assurer ainsi un accès au pétrole, et la défense de ces intérêts donnait lieu de temps à autre à des conflits avec certains états de la région. Et les USA se seraient sans nul doute opposés au programme nucléaire iranien même si Israël n’avait pas existé. Mais l’engagement des USA auprès d’Israël a, semble-t-il, aggravé le niveau d’urgence de ces problèmes, sans pour autant aider à les résoudre.

 

 (…) Avant le 11 septembre 01, le danger que représentaient le terrorisme et les « états voyous » ne constituait pas un motif stratégique impérieux justifiant le soutien inconditionnel des américains à l’état hébreu. (p.73)

 

 

c) « Unis contre le terrorisme » : le nouvel argument 

 

 A la suite des attentats du 11 septembre 01, un nouvel argument fournit la principale justification stratégique du soutien américain à Israël : les deux états sont désormais « unis contre le terrorisme ». Ce nouvel argument présente les deux états comme menacés par les mêmes groupes terroristes soutenus par une série d’états voyous cherchant à acquérir les armes nucléaires. On dit que leur haine d’Israël et des USA est due à un rejet fondamental des valeurs judéo-chrétiennes de l’Occident, de sa culture, de ses institutions démocratiques. En d’autres termes, ils détestent les américains pour « ce qu’ils sont », non pour « ce qu’ils font ». De la même manière, ils détestent Israël car c’est un pays occidental, moderne, démocratique, et non parce qu’il a occupé des territoires arabes – dont d’importants lieux saints de l’Islam – et opprimé la population arabe.

 Si on suit ce raisonnement, le soutien à Israël ne joue aucun rôle dans le problème de terrorisme que connaissent les USA ni dans l’anti-américanisme croissant dans le monde arabo-musulman, et mettre un terme au conflit israélo-palestinien, ou conditionner ou restreindre le soutien américain à Israël ne serait d’aucun secours.

 

 Au lieu de considérer qu’Israël est largement à l’origine des relations houleuses entre l’Amérique et le monde arabo-musulman, ce raisonnement érige l’état hébreu en allié principal dans la guerre internationale contre le terrorisme. Pourquoi ? Parce qu’on nous dit que ses ennemis sont les ennemis de l’Amérique. Ainsi que l’a formulé Ariel Sharon lors d’un déplacement aux USA fin 2001 (…), « Vous, ici en Amérique, vous faites la guerre au terrorisme. Nous, en Israël, nous faisons la guerre au terrorisme. Il s’agit de la même guerre. » (…) « Votre guerre est la mienne ; le terrorisme, c’est le terrorisme,… » (p.74)

 En octobre 2001, le directeur du WINEP, Robert Satloff, expliquait pourquoi les USA devaient continuer à soutenir Israël après le 11 septembre : « La réponse devrait être claire, étant donné les valeurs démocratiques que nous partageons et les ennemis que nous avons en commun. […] Aucun autre pays qu’Israël n’a souffert de la même sorte de terrorisme qui a frappé le World Trade Center et le Pentagone. » Le sénateur démocrate de l’état de New York Charles Schumer déclara en décembre 01 que « l’OLP [était] pareille aux Taliban, qui soutiennent les terroristes et leur offrent un abri sûr. Et Israël est pareil à l’Amérique, essayant simplement de protéger son peuple. […] Arafat est à Israël ce que le mollah Mohammed [Omar] est à l’Amérique. »

 En avril 2002, le Congrès approuva à une majorité écrasante (352 voix contre 21 à la Chambre des représentants et 94 contre 2 au Sénat) deux résolutions quasi identiques proclamant que « les Etats-Unis et Israël [étaient] désormais engagés dans un combat commun contre le terrorisme ». En 2002, à la conférence annuelle de l’AIPAC, dont le thème était « L’Amérique et Israël contre le terrorisme », les discours insistaient sur la menace commune aux deux pays que représentaient Yasser Arafat, Oussama Ben Laden, les Taliban, le Hamas, le Hezbollah, l’Iran et la Syrie. (p.75)

 

 Ce raisonnement stratégique décrit le terrorisme comme un phénomène unique et unifié, qui suggère que les kamikazes palestiniens représentent la même menace pour les USA que pour Israël, et que les terroristes qui ont attaqué l’Amérique le 11 septembre 01 font partie d’une organisation mondiale très bien structurée qui prend également Israël pour cible.

 Mais cette représentation repose sur une conception erronée du terrorisme. Le « terrorisme » n’est pas une organisation ni un mouvement, ni même un ennemi auquel on peut déclarer la guerre ; le terrorisme est une méthode qui vise à attaquer aveuglément toute cible ennemie – surtout les civils- afin de semer la peur, saper le moral et la lucidité politique de l’adversaire. C’est une tactique qu’utilisent parfois de nombreux groupes, en général lorsqu’ils sont beaucoup plus faibles que leurs ennemis et n’ont pas d’autre option disponible pour combattre des forces militaires supérieures.

 Les sionistes ont eu recours au terrorisme lorsqu’ils tentaient de chasser les britanniques de Palestine afin de créer leur propre état – par exemple en faisant sauter l’hôtel King David à Jérusalem ou en assassinant le médiateur de l’ONU Folke Bernadotte en 1948 – et les Etats-Unis ont soutenu par le passé un certain nombre d’organisations « terroristes » (dont les Contrats au Nicaragua et l’UNITA en Angola).

 Les présidents américains ont, qui plus est, accueilli d’anciens terroristes à la maison blanche (dont le président de l’OLP Yasser Arafat, et les premiers ministres Menahem Begin et Yitzhak Shamir, qui ont joué un rôle clé dans les principales organisations sionistes terroristes), ce qui confirme que le terrorisme n’est pas une organisation mais bien une tactique. (p.76)

 

 […]En réalité, l’OLP était une autorité laïque et nationaliste – pas du tout islamiste – et c’est seulement au cours de la dernière décennie, alors que l’occupation s’éternisait, qu’un grand nombre de palestiniens se sont vus attirés par l’idéologie islamiste.

 Et le terrorisme palestinien – si atroce et déplorable soit-il – n’est pas dirigé au hasard contre Israël ou l’Occident. Non, il a toujours uniquement combattu les injustices commises à ses yeux par Israël et, en premier lieu, la première vague d’occupation sioniste et l’expulsion d’une grande partie de la population palestinienne au cours de la guerre de 1947-1948. Aujourd’hui, ces actes sont surtout une réponse à la campagne menée de colonisation prolongée de la Cisjordanie et de la bande de Gaza, et une reflet de la faiblesse des palestiniens. Ces territoires abritaient peu de juifs lorsque Israël les a confisqués en 1967, mais Israël a consacré les quarante années suivantes à y construire des colonies, des routes et des bases militaires, tout en réprimant brutalement toute tentative de résistance palestinienne. De manière prévisible, la résistance palestinienne a souvent eu recours aux méthodes terroristes, ce qui est en général la réaction classique des populations soumises à un occupant puissant. Et il ne faut pas oublier que, à la différence du Hamas, Yasser Arafat et l’ensemble de l’OLP ont publiquement reconnu l’existence d’Israël, et que le président palestinien Mahmoud Abbas a réaffirmé cette reconnaissance à plusieurs reprises. (p.77-78)

 

 […] Par ailleurs, dire que les USA et Israël sont liés par la même menace terroriste, c’est prendre la cause pour les effets. En effet, les USA n’ont pas formé une alliance avec Israël parce qu’ils ont soudainement pris conscience de la terrible menace du « terrorisme international »et qu’ils avaient un besoin urgent de l’aide d’Israël pour y faire face. En réalité, le problème de terrorisme que connaissent les USA est en grande partie du au soutien généreux qu’ils fournissent à Israël depuis si longtemps. (…) Non seulement cette politique a contribué à la création d’Al-Qaida, mais elle a aussi facilité ses efforts de recrutement et participé à la montée de l’antiaméricanisme dans cette région. (p.78)

 […] Il ne s’agit bien évidemment pas de leur seul grief, mais il est central. Certains extrémistes musulmans s’enflamment contre le matérialisme et la vénalité de l’Occident, le « vol » du pétrole arabe, son soutien aux monarchies corrompues, ses interventions militaires répétées dans la région, etc., mais ils sont aussi exaspérés par le soutien américain à Israël et le traitement infligé aux palestiniens. Ainsi, Sayyed Qotb, le dissident égyptien dont les écrits ont largement inspiré les fondamentalistes musulmans d’aujourd’hui, était hostile aux Etats-Unis parce qu’il y voyait une société corrompue et débauchée, mais aussi parce qu’ils soutenaient Israël.

 Ou, comme le dit encore en 2002 Sayyed Mohamed Hussein Fadlallah, leader spirituel du Hezbollah, « je crois que l’Amérique est responsable de tous les agissements d’Israël, tant de son occupation des terres de 1948 que de sa politique de colonisation [des territoires occupés depuis 1967], malgré ses rares et timides désapprobations. […] L’Amérique est une nation hypocrite, […] car elle fournit un soutien inflexible et des armes mortelles aux israéliens, mais tout ce qu’elle donne aux arabes et aux palestiniens, ce sont des mots. »

 On peut trouver une preuve encore plus fragrante du lien entre le soutien américain à Israël et le terrorisme anti-américain dans le cas de Ramza Youssef, qui dirigea la première attaque sur la World Trade Center en 93. (…) Youssef envoya des lettres à plusieurs journaux new-yorkais revendiquant l’attaque et exigeant que les USA mettent un terme à leur aide à Israël, (…). Il aurait également déclaré « être convaincu que ses actes obéissaient à une logique rationnelle qui visait le changement de  la politique américaine vis-à-vis d’Israël. » (p.79)

 […] De plus, la première grande déclaration publique de Ben Laden – communiqué du 29 décembre 1994 – abordait de front la question palestinienne. Comme l’explique Bruce Lawrence, qui a compilé ses déclarations, « la lettre démontre clairement que la Palestine, loin de s’être ajoutée tardivement aux préoccupations de Ben Laden, y figurait depuis le début. »

 Ben Laden a également condamné les USA à plusieurs reprises avant le 11 septembre pour le soutien à Israël contre les palestiniens et a invoqué cette raison pour appeler au jihad contre l’Amérique. Selon Daniel Benjamin et Steven Simon, le principal « grief » de Ben Laden dans sa fatwa de 1996 (intitulée « Déclaration de guerre aux américains occupant les terres de deux lieux saints. ») est l’alliance des sionistes et des croisés. Ben Laden fait explicitement référence au sang musulman qui a coulé « en Palestine et en Irak », et en fait porter l’entière responsabilité au « complot israélo-américain ». Lorsque le reporter de CNN Peter Arnett lui demanda pourquoi il avait déclaré le jihad aux Etats-Unis, il répondit : « Nous avons déclaré le jihad au gouvernement américain parce que le gouvernement américain est injuste, criminel, et tyrannique. Il a commis des actes extrêmement injuste, odieux et criminels, que ce soit directement ou par le biais de son soutien à l’occupation israélienne de la Terre du Voyage Nocturne de Mahomet [la Palestine]. Et nous tenons les américains pour responsables de la mort de ceux qui sont tombés en Palestine, au Liban et en Irak. »

 Comme l’écrit Max Rodenberg, correspondant au Moyen Orient de The Economist, « parmis tous ces thèmes, la vengeance des injustices subies par les palestiniens est peut être le plus récurent dans le discours de Ben Laden. » (p.80)

 La commission souligne également que la principale motivation de Khalid Sheikh Mohammed – présenté comme l’architecte des attaques du 11 septembre – était la question palestinienne : « D’après ses proppres déclarations, l’hostilité qu’il éprouvait à l’égard des USA ne venait pas de ce qu’il y avait vécu comme étudiant, mais de son violent désaccord avec la politique étrangère américaine, favorable à Israël. »

 (…) Même si Ben Laden n’était pas engagé personnellement dans la cause palestinienne, elle lui a toujours fourni un levier de recrutement efficace. (p.81)

 […] En décembre 2006, Sheik Naim Qassem, numéro deux du Hezbollah, s’adressait ainsi à une foule libanaise : « Il n’y a plus de place pour l’Amérique au Liban. Souvenez-vous que les armes utilisées contre le Liban étaient des armes américaines. »

 

 Selon le spécialiste du Moyen Orient Shibley Telhami, « dans le monde arabe et dans d’autres parties du monde musulman, aucun autre sujet ne fait autant réagir la population que la Palestine. Aucune autre question n’influence autant la perception de l’Amérique que la question palestinienne. » Oussama Makdissi approuve : « La colère du monde arabe contre les USA ne se ressent jamais aussi vivement que sur la question de la Palestine. […] Car c’est sur ce sujet que les interprétations historiques laïque d’une part et musulmane d’autre part, d’ordinaire opposées, se retrouvent, et convergent vers le même perception d’un immense fossé séparant les vœux officiels de soutien à la liberté et la politique réelle des USA. »

 Bien sûr, le soutien américain à Israël n’est pas le seul motif d’anti-américanisme, mais il n’est pas négligeable,  et il ne permet pas facilement de remporter la « guerre contre le terrorisme » ou de promouvoir les autres intérêts des américains. (p.82)

 […] lorsque l’institut de sondage Zogby International a demandé aux citoyens de six pays arabes si leur attitude envers l’Amérique était influencée par leur sentiment sur les valeurs ou la politique étrangère américaines, « un pourcentage écrasant des sondés ont répondu que c’est la politique américaine qui joue un rôle majeur. » A la question ouverte sur « ce qui leur venait à l’esprit » lorsqu’ils songeaient à l’Amérique, la réponse la plus répandue était : »politique étrangère injuste ». Interrogés sur les façons dont les USA pourraient améliorer leur image, les sondés ont majoritairement répondu « changer la politique au Moyen Orient » et « arrêter de soutenir Israël ». (p.83)

 Cette aide nourrit l’hostilité envers les USA au Moyen Orient, motive les extrémistes anti-américains et contribue à leur recrutement, fournit aux gouvernements autoritaires de la région un bouc émissaire tout trouvé, et empêche Washington de convaincre des alliés potentiels d’affronter les extrémistes dans leurs propres pays. 

 En bref, lorsqu’il s’agit de combattre le terrorisme, les intérêts américains et israéliens ne sont pas identiques. Soutenir Israël contre les palestiniens ne facilite pas la victoire contre le terrorisme, et le slogan « Unis contre le terrorisme »ne suffit pas à justifier le soutien inconditionnel à Israël. (p.84)

 

 

 


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