NIETZSCHE ~ AINSI PARLAIT ZARATHOUSTRA

 

 

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Oui certes je reconnais Zarathoustra. Pur est son œil et sa bouche sans nausée. Vers moi ne marche-t-il comme un danseur.

 

 

_ Je vous enseigne le surhomme. L’homme est quelque chose qui se doit surmonter. Pour le surmonter que fîtes-vous ?

Tous êtres jusqu’ici par-dessus eux, au-delà d’eux créèrent quelque chose ; et de ce grand vous voulez être n’est-ce pas, le reflux, et plutôt que de surmonter l’homme vous préférez revenir à la bête !

Qu’est-ce que le singe pour l’homme ? Un éclat de rire ou une honte qui fait mal. Et tel doit être l’homme pour le surhomme : un éclat de rire ou une honte qui fait mal.

 

 

_En vérité c’est un sale fleuve que l’homme. Il faut être une mer déjà pour que, sans se souiller, l’on puisse recevoir un sale fleuve.

 

 

_ L’homme est une corde, entre bête et surhomme tendue, - une corde sur un abîme.

Dangereux de passer, dangereux d’être en chemin, dangereux de se retourner, dangereux de trembler et de rester sur place !

Ce qui chez l’homme est grand c’est d’être un pont et de n’être pas un but : ce que chez l’homme on peut aimer, c’est qu’il est un passage et un déclin.

 

 

J’aime ceux qui ne savent vivre qu’en déclinant, car ils vont au-dessus et au-delà.

J’aime les grands contempteurs, car ils sont grands vénérateurs et vers l’autre rive flèches de nostalgie.

J’aime ceux qui seulement au-delà des astres ne cherchent une raison de décliner et d’être hosties, mais ceux qui à la Terre se sacrifient pour que la Terre un jour devienne celle du surhomme.

J’aime celui qui pour connaître et qui connaître veut afin qu’un jour vive le surhomme, et de la sorte veut son propre déclin.

J’aime celui qui œuvre et qui invente pour bâtir au surhomme sa demeure et d’avance lui préparer Terre, bête et végétal : car de la sorte veut son propre déclin.

J’aime celui qui aime sa vertu : car la vertu est une volonté de déclin et une flèche de nostalgie.

J’aime celui qui pour lui-même une seule goutte d’esprit ne retient, mais tout entier de sa vertu se veut l’esprit : sur le pont, de la sorte, c’est comme esprit qu’il avance.

 

 

Ils ont une chose qui les rend fiers. Comment nomment-ils la chose qui les rend fiers. C’est culture qu’ils la nomment, des chevriers elle les distingue. Pourquoi ne leur est-il plaisant qu’on parle de leur « mépris ». Or donc à leur orgueil je veux parler.

 

 

Malheur ! Arrive le temps où de l’homme ne naîtra plus aucune étoile. Malheur ! Arrive le temps du plus méprisable des hommes, qui lui-même plus ne se peut mépriser. Voyez ! je vous montre le dernier homme.

 

 

Quelle est la plus pesante chose ? (…) N’est- ceci, soi-même  s’abaisser pour faire mal à son orgueil ? Pour moquer sa sagesse faire briller sa folie ?

Ou ceci : de sa cause se séparer lorsqu’elle célèbre sa victoire ? De hautes cimes gravir pour tenter même le tentateur ?

Ou ceci : de glandes et d’herbes de connaissance faire sa nourriture, et par amour de la vérité en son âme souffrir la faim ?

Ou ceci : être malade et chez eux renvoyer les consolateurs, avec des sourds se nouer d’amitié, lesquels jamais n’entendent ce que tu veux ?

Ou ceci : dans une eau sale descendre, si c’est l’eau de la vérité, et froides grenouilles et crapauds brûlants de soi point n’écarter.

Ou ceci : aimer nos contempteurs et au spectre tendre la main lorsqu’il nous veut effrayer ?

Tout cela qui est le plus pesant, sur lui le prend l’esprit aux reins solides ; de même que le chameau sitôt chargé, vers le désert se presse, ainsi se presse l’esprit vers son désert.

 

 

Qui connaît le lecteur, pour le lecteur plus rien ne fait. (Il écrit pour lui-même). Encore un siècle de lecteurs et l’esprit sera puant.

 

 

Voici ma leçon : qui une fois veut apprendre à voler, il faut que d’abord il apprenne à se tenir debout et à marcher et à courir et à sauter et à grimper et à danser ; ne s’attrape pas au vol le vol.

[…] Par toutes sortes de voies et de moyens jusqu’à ma vérité je suis parvenu ; non sur une seule échelle jusqu’à la cime suis monté, où mon regard dans le lointain se perd.

Et seulement à contrecoeur toujours ai demandé mon chemin – toujours ce fût contre mon goût. De préférence j’interrogeai les chemins mêmes et les mis à l’épreuve. Epreuve et questionnement, ce fut toute ma façon d’aller – et à pareilles questions en vérité, il faut apprendre aussi l’art de répondre. Mais tel est mon goût : ni bon ni mauvais goût, mais mon goût, duquel plus ne me fait honte n mystère.

« Voilà maintenant mon chemin – où est le vôtre ? » ; à ceux qui me demandaient « le chemin » ainsi ai-je répondu ! Car le chemin – cela n’existe pas !

Ainsi parlait Zarathoustra.

 

 

  

Ainsi parlait Zarathoustra : _ Regardez-moi ces superflus ! Frauduleusement ils s’approprient les ouvrages des inventeurs et les trésors des sages : culture, voilà le nom qu’ils donnent à leur rapine. Et tout pour eux devient maladie et incommodité.

Regardez-moi donc ces superflus ! Toujours malades, toujours ils vomissent leur bile, et la nomment gazette. Se dévorent les uns les autres et de se digérer n’ont même pas la force.

Regardez-moi ces superflus ! Ils gagnent des richesses et avec elles deviennent plus pauvres. C’est puissance qu’ils veulent, et tout d’abord de la puissance le levier, beaucoup d’argent – ces impuissants !

Regardez-les grimper, ces singes prestes ! Afin de se dépasser ils grimpent les uns sur les autres, et se jettent ainsi dans la vase et le fond.

[…] Libre pour de grandes âmes encore est une libre vie. En vérité, qui peu possède est d’autant moins possédé ; louange à la petite pauvreté.

Où cesse l’Etat, là seulement commence l’homme qui point n’est superflu, là seulement commence le chant du nécessaire, de l’unique, l’irremplaçable mélodie.

Où cesse l’Etat, là jetez votre regard, mes frères ! Ne les voyez-vous et l’arc-en-ciel et les ponts du surhomme ?

Ainsi parlait Zarathoustra.

 

 

 

~ Des mouches de la place publique~

 

[…] A l’écart de la place publique et de la renommée se fait toute grande œuvre ; à l’écart de la place publique et de la renommée toujours vécurent ceux qui inventèrent de nouvelles valeurs.

O mon ami, fuis dans ta solitude ; des mouches venimeuses je te vois assaillis. Où souffle un air rude et puissant, là-bas t’enfuis !

Fuis dans ta solitude ! Des petits et des pitoyables trop proche tu vivais. Echappe à leur vengeance qui ne se voit !Ils ne sont rien, contre toi, que vengeance !

Contre eux plus ne lève le bras ! Ils sont innombrables et n’est ton lot d’être chasse-mouches !

Innombrables sont ces petits et ces pitoyables ; et plus d’un fier édifice, sous la pluie et la mauvaise herbe, à son déclin déjà fut entraîné.

[…] Ils te flattent comme un dieu ou un diable ; pleurnichent devant toi comme devant un dieu ou un diable.

(…) A toi souvent aussi, ils se donnent pour gens aimables.

(…) De toutes tes vertus ils te punissent. Ils ne te pardonnent foncièrement que tes échecs.

Parce que tu es doux et que tu as le sens de la justice, tu dis : « ce n’est pas de leur faute s’ils vivent petitement. »

Mais leur âme étroite pense : « Toujours coupable est qui vit grandement. »

Même si tu es doux avec eux, encore ils sentent que tu les méprises ; et répondent à ton bienfait par de sournois méfaits.

Ta fierté sans paroles jamais n’est de leur goût ; une fois es-tu modeste assez pour être vain, les voila qui jubilent !

(…) Devant toi ils se sentent petits, et contre toi leur petitesse brasille et rougeoie, invisible vengeance.

(…) Oui certes, mon ami, pour tes prochains tu es la mauvaise conscience, parce que de toi ils sont indignes. De la sorte ils te haïssent et volontiers suceraient ton sang.

 

 

 

 

~ De la chasteté ~

 

Vais-je vous conseiller de mettre à mort vos sens ? Ce que je vous conseille est qu’ils soient innocents.

Vais-je vous conseiller la chasteté ? Chez quelques uns  elle est vertu, mais chez beaucoup tout près d’un vice. Certes ils se contiennent, mais à travers tout ce qu’ils font la chienne Sensualité jette un regard de convoitise. Même sur les cimes de leur vertu, et jusques dans leur esprit froid, cette bête les poursuit, avec son insatisfaction.

Et comme habilement la chienne Sensualité, quand on lui refuse un morceau de chair, sait d’un morceau d’esprit se faire la mendiante.

Vous aimez les tragédies et tout ce qui brise le cœur ? Mais j’ai méfiance de votre chienne.

Vous avez, ce me semble, des yeux top cruels et regardez avec concupiscence vers ceux qui souffrent. Ne s’est-elle simplement travestie, votre volupté, et ne se nomme-t-elle pas compassion ?

Et encore voici l’image que je vous donne : beaucoup voulurent chasser leurs diables et de la sorte dans la soue eux-mêmes se sont jetés. A qui pèse la chasteté, il la lui faut déconseiller, de peur que de l’enfer elle ne devienne le chemin – c'est-à-dire de boue et de concupiscence d’âme.

 


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